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jeudi, octobre 18, 2018

2eme PRIX DU CONCOURS DE NOUVELLES

 

Deuxième Prix : Prix du Château de Salvert

Décerné par Monsieur Martin, maire d’Attignat.

 Madame Luana MALLETRAIT MEDEIROS de CERQUEIRA

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 LUCIE

Raphaël. Un nom d'ange pour un visage d'ange. Sombre. Torturé. La connexion est impressionnante. Tout ce qu'il dit, mes lèvres auraient pu le formuler. Toute cette noirceur qu'il appose à ses dessins aurait pu être de ma main. Les cicatrices qui ornent l'intérieur de ses bras sont pareilles aux miennes. Il est autant fasciné que moi par le fabuleux, l'étrange, le morbide, les atmosphères pesantes, l'horreur, la mort. Je sais que je viens de trouver mon égal, mon double. C'est libérateur. Je veux déjà lui appartenir toute entière.

Tout a commencé à une sorte de festival. Ce soir-là, je me sentais pousser des ailes. J'avais une bonne réserve pour planer. J'avais revêtu ma plus belle tenue gothique: une robe noire dans le pur style victorien. Quand je suis arrivée, l'atmosphère lugubre de cette église abandonnée m'a aussitôt inspirée. Une musique inquiétante battait son plein et des centaines de personnes se mouvaient sur la pelouse tels des pantins désarticulés. Je me suis instantanément sentie connectée, tout était en adéquation avec ce que j'étais à l'intérieur de moi. Je me suis plongée dans les eaux tumultueuses de cette nuit sombre. J'ai pris compulsivement un cachet magique. Je me suis laissée porter. A ce moment-là, je suis dans l'ouverture, j'accueille tout.

Le moment d'après, je suis assise sur un muret avec quelqu'un qui se lamente à mes côtés et la lune pleine trône en victorieuse mélancolique au-dessus de nos têtes. C'est alors qu'une voix différente, lointaine, m'attire soudain inexorablement. Je quitte mon muret pour suivre ce chant de sirène. C'est bizarre: il y a comme pleins de fils étincelants qui sortent de mon corps pour me relier à tout ce qu'il y a de vivant dans l'environnement proche. Le fil le plus brillant m'emmène en direction de la voix. Plus je m'approche, plus l'euphorie me gagne. C'est fascinant.

La voix s'arrête. Et c'est là que je l'aperçois: un jeune homme entouré d'une aura plus sombre que la nuit. Le feu projette des ombres étranges sur son visage, le rendant tour à tour d'une beauté angélique et d'une séduction diabolique. Le fil qui nous lie éclate brusquement au moment où son regard bleu vient toucher le mien. Cela me décontenance un bref instant. Il me désigne ensuite, tout naturellement, la place à ses côtés. Je m'y assois


sans me poser de questions, comme en transe. Je suis envoûtée. Il me glisse qu'il m'attendait, qu'il veut tout savoir de moi. Tout paraît facile, simple. Je ne sens pas la barrière habituelle qui me coupe de la plupart des gens. Je perçois intuitivement qu'il est à même de me comprendre de façon inconditionnelle. C'est étrange et stimulant à la fois. Alors, je lui raconte tout, sans filtre, comme si je connaissais cet inconnu depuis toujours: ma mère, mes fugues fréquentes, le sentiment de ne pas être en phase avec les autres et la société, peut-être de ne pas appartenir à l'espèce humaine, le rejet, les drogues, le mal de vivre insidieux, omniprésent, les tentatives de suicide, le besoin de sublimer la souffrance à travers l'art. La poésie et le dessin comme seuls réconforts. Je dépose mon âme à ses pieds.

Et en effet, il comprend. Il me partage son vécu qui rentre énormément en résonance avec le mien, de façon vertigineuse. Nous sommes dans une bulle, en symbiose. Nous avons dû parler des heures cette nuit-là car l'aube nous a surpris. Il m'embrasse passionnément au moment où le premier rayon du soleil nous inonde. Comme un pacte. Ses lèvres sont une révélation pour moi. Douceur. Intensité. Plénitude. Sensation d'être à ma place. Enfin. Je sais au plus profond de mon être, dans ma chair et mes os, que c'est lui. Je me sens incapable de le quitter. Ce serait comme d'être à vif.

Je le suis jusqu'à chez lui. Comme une évidence. La question ne s'est même pas posée. L'attraction est trop forte.

 

RAPHAËL

Elle est magnifique. Belle à croquer. Cette nuit, elle m'est apparue comme un mirage, comme venue d'un autre temps. C'était d'une intensité, d'une profondeur comme je n'ai jamais connu. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai eu peur qu'elle ne s'évanouisse avec l'aube.

Une fierté mêlée d'appréhension naît en moi au moment où je lui fais découvrir mon antre. Mais elle ne fuit pas, bien au contraire. Je la vois s'émerveiller devant les divers bibelots de ma collection: poupée vaudou, main momifiée, tête réduite de singe,... Nulle répulsion dans son regard. C'est libérateur de rencontrer quelqu'un qui ne me juge pas. Qui ne me trouve ni bizarre ni inadapté. Une personne capable de percevoir la beauté, l'esthétique de ses œuvres malgré l'aspect morbide.

Je la veux pour moi. Moi, qui ai en permanence cette sensation de me dissoudre de toute part, sa présence me rassemble, m'unifie. Elle est un baume pour mes fissures. Elle colmate ma partie sombre. Elle éloigne ma souffrance, mon impulsivité, ma violence. Elle me contemple comme si j'étais quelqu'un de bien, presque son Dieu. Je me sens devenir une meilleure personne. Plus pur. Étrange, non?


Une douce routine s'installe, progressivement, faite de mots d'amour, de rires, de baisers à foison, d'échanges interminables jusque tard dans la nuit, de séances au lit inoubliables. Nous ne voulons plus nous quitter. Nous nous sommes mis en autarcie. Je ne saurai dire combien de jours passent ainsi. J'ai la sensation d'être hors du temps. Elle me dit d'un ton passionné, presque fou, qu'elle n'a jamais été aussi heureuse, que je l'aime comme personne ne l'a jamais aimé, que je suis la personne la plus importante de sa vie. Elle me dit: "Tu vois, je sens que je pourrai mourir là, je suis sûre que tu comprends. Je pourrai mourir parce que tout est parfait. Je n'aurai pas de regrets si ma vie devait s'arrêter là, nulle haine. Tout est pardonné puisqu'on m'a permis de te trouver. J'ai connu le bonheur le plus complet qu'un humain puisse espérer".

En parallèle, je sens toutefois émerger parfois chez elle une face plus sombre, torturée, inconnue. Elle se replie soudainement sur elle-même, sans raison. Ça m'angoisse. J'ai peur que ce soit par rapport à moi, que ce soit de ma faute. Elle dit avoir des peurs mais qu'elle ne se sent pas capable de les partager pour le moment. L'instant d'après, elle parvient à passer au-dessus. Elle se met à danser comme une dératée, me demande de lui mordre sauvagement le cou, entame un dessin magnifique ou encore me tend ses étranges pilules qui font partir ailleurs. Tant que nous somme ensemble, rien ne peut nous atteindre.

 

LUCIE

Je le regarde dormir paisiblement. Dans le sommeil, il a cette innocence que seuls ont les enfants. Si pur. Je l'aime tellement. Je veux n'être plus qu'un seul corps avec lui. Rien ne parvient à assouvir ce besoin extrême de fusion que je ressens. Pas même le sexe. C'est une frustration difficile à juguler. Je caresse son visage, doucement. Sans le réveiller. Mes doigts enregistrent la perfection de ses traits et la douceur de sa peau. Je hume son odeur à plein nez. J'embrasse son front avec une force contenue. De toute mon âme. Ces instants sont les prémices de mon éternité.

Je me sens fébrile ce soir. Je finis par somnoler par à-coups grâce aux somnifères que j'ai pris, blottie tout contre lui. Il a des mouvements spasmodiques qui me dérangent, accompagnés de petits râles. Je n'en tiens pas compte. Je sombre dans un rêve inquiétant. Je me sais poursuivie. Je cours dans la nuit. Je me sens bousculée par des choses que je ne vois pas. Je n'ai jamais ressenti cette terreur à l'état pur. Je ne peux m'empêcher de hurler face à toutes ses ombres qui m'oppressent. Ma voix se casse. Je perçois un râle de mauvais augure sur ma gauche. Je contiens comme je peux mon souffle affolé. Je me recroqueville sur moi-même en laissant échapper un petit gémissement. La bête énorme, à l'haleine fétide, me renifle le visage. Mon corps convulse sous l'effet de la peur. Je ferme les yeux pour tenter d'occulter ce terrible mirage.

Puis il y a cette douleur brutale. Intense. Innommable. Là, à l'intérieur de ma cuisse droite. Sensation de ma chair arrachée, à vif. Sensation du liquide chaud et visqueux qui s'écoule à flot. La pulsation insupportable de la plaie béante. A s'en arracher la tête. Je me sens émerger brusquement de ce cauchemar. Tout est flou. Je me sens vaseuse, nauséeuse et toujours cette maudite douleur. Qu'est-ce qu'il m'arrive? Je me sens entre deux eaux, au bord du malaise. Je ne veux pas retourner là-bas. J'ai peur. J'ai horriblement mal.

Ma vision s'éclaircit peu à peu sur un nouvel enfer. Il y a quelqu'un qui pousse des râles affreux et avides juste au-dessus de ma cuisse. Il y a un bruit terrifiant de mastication. Je pousse un cri en entamant un mouvement de recul malgré ma douleur. Mon dos finit alors par buter contre un mur. Le visage se tourne alors vers moi.

- "Raphaël? C'est toi, Raphaël?", dis-je avec une voix grelottante qui part dans les aigus.

Il est méconnaissable. Ses traits sont déformés par une noirceur sans nom. Sa bouche dégouline de sang vif et de bouts de chairs. On dirait que ses pupilles tressautent. Et puis, ce son terrifiant qui sort de sa gorge. Je reste un instant sidérée. Incapable de réagir alors qu'il s'avance progressivement vers moi avec des mouvements désarticulés et pleins de spasmes. Je nage en plein cauchemar. Je ne sais plus ce qui est vrai et faux. Je ne comprends pas la transition. Dans un sursaut, je tente de sortir du lit malgré ma jambe blessée. Je me hisse tant bien que mal. J'ai tellement mal, mon appui va me lâcher. J'essaye de rejoindre la salle de bain en clopinant le plus vite possible, je me raccroche à tout ce que je peux, je crie de douleur. Je l’entends derrière moi qui se lève avec ses gestes désorganisés et sa bouche d'affamé qui claque dans un bruit sec. Je croise mon regard terrifié dans le miroir et l'aperçois juste derrière moi. Je glapis de panique en refermant la porte sur lui.

Mon dieu: il a réussi à glisser sa main. Je pousse de toutes mes forces et avec la rage du désespoir. J'entends le craquement de ses os. Malgré ça, les coups continus pour forcer le passage. Il a une puissance incroyable. Je ne vais pas tenir longtemps. Une phrase tourne en boucle dans ma tête: "Qu'est-ce que j'ai fait". Sa main tente de m'agripper, me griffe au sang. Je dis pleins de mots dont je perds le sens à mesure que je les émets. "Raphaël". "Mon amour". "Pardon". "S'il te plaît". "Arrête". "Je te demande pardon". "Je t'aime tellement".

De longues minutes passent. Je me sens si faible. Il y a toujours cette plaie béante, affreusement douloureuse, qui me vide de mon sang. Ma vie s'en va. Il s'acharne avec toujours plus d'intensité. Il gagne peu à peu du terrain. Je n'en peux plus. Du temps passe encore. Mes pensées sont de plus en plus ralenties. Ma résistance s'effondre. Vidée, je finis par lâcher la porte et m'affale d'un bloc à même le sol. Une ultime seconde passe où je l'entends se précipiter sur moi avec avidité. Une ultime seconde avant de sentir ma joue, mon cou déchiquetés sous l'assaut de ses dents et la douleur exploser. Partout.

Une seconde, juste le temps de formuler une dernière réflexion. Je ne pensais pas que ça ferait aussi mal.

 

RAPHAËL

Le soleil qui passe à travers la fenêtre me cuit le visage. J'émerge difficilement comme si la soirée de la veille avait été particulièrement cognée. J'ai un goût bizarre dans la bouche. Métallique. Pâteux. Ma mâchoire est particulièrement douloureuse. Ma main me fait horriblement mal comme si elle avait été fracturée. J'ai des courbatures dans tout le corps. Il y a quelque chose qui cloche quand j'ouvre les yeux. Ma peau est couverte de croûtes noirâtres. Je vois des tâches foncées énormes sur les draps du lit et sur le sol qui mène à la salle de bain. On dirait du sang. Je ne comprends pas. J'appelle Lucie à plusieurs reprises, ma voix se teintant d'hystérie. Elle ne répond pas. Ce silence est affreusement pesant. L'angoisse m'étreint. J'ai dû mal à me lever. Je me dirige lentement vers la pièce en retenant mon souffle. J'ai si peur. Je suis tenté de rebrousser chemin. Mais il faut que je sache. Choc quand j'ouvre la porte. Mes entrailles se tordent à la vue du spectacle. Je vomis instantanément tout le contenu de mon estomac.

Je ne sais pas combien d'heures ont passées. Je ne sais plus ce que j'ai fait. Juste avoir fermé cette maudite porte. J'ai toujours ces horribles images imprégnées dans la rétine. Lucie. Morte. Son corps, rigide et pâle, couvert de sang. Les trous béants et multiples. Des morsures. Et surtout son visage: lacéré, détruit, la joue arrachée. Une sauvagerie sans nom. Et le pire: de contempler mon propre visage couvert de sang séché. Comme si je m'étais abreuvé d'elle, comme si c'était moi qui... Ce n'est pas possible. Je deviens fou. Ma mémoire a tout occulté. Mon dernier souvenir, c'est au moment du coucher. Je me souviens qu'elle m'a tendu une de ses pilules magiques. Elle m'a expliqué qu'elle n'en prenait pas elle-même pour pouvoir me surveiller, au cas où. Je me souviens de son baiser passionné. Il avait l'intensité, la fureur d'une dernière fois. Puis, plus rien.

La pilule. C'est peut-être ça la cause de tout. Je cours jusqu'à son manteau et trouve sa "boîte à malice". Le contenant est entouré d'une feuille de papier. Je reste un instant figé puis je déplie fébrilement la lettre:

"Raphaël,

Si tu as trouvé cette lettre, c'est que je ne suis plus. Je savais que tu chercherais un échappatoire, à un moment ou à un autre. Ne culpabilise pas, mon Amour. Tu as été parfait. Je te remercie de toute mon âme pour ce présent inestimable.

Te rencontrer, ça a été comme un rêve. Une parenthèse inespérée. J'ai ressenti le bonheur le plus complet, le plus profond et le plus intense qui soit. Je n'aurai jamais pu envisager quelque chose de mieux pour moi, moi qui ai toujours porté la vie comme un fardeau insupportable. Mais il fallait que ça s'arrête.

Mon Amour: le temps aurait rouillé notre relation. L'habitude nous aurait enlevé chaque jour quelque chose en plus: un regard tendre, une parole douce, un baiser. Je n'aurai jamais pu le supporter. Je ne veux rien perdre. Je ne veux pas que l'usure touche à notre Amour, le salisse, l'avilisse. J'ai préféré le quitter à son Apogée. Partir sans aucun regret parce que tout était parfait. Je t'Aime tellement, Raphaël. Je voulais mourir EN FAISANT PARTIE DE TOI.

C'est là que j'ai eu cette idée... Je sais ô combien c'est étrange. Le cannibalisme. La société actuelle bannie cet acte de fusion ultime. Je savais que tu n'aurais jamais accepté. Je t'ai fait prendre la drogue du zombie à ton insu.

Pardonne-moi, mon Amour. Je ne peux imaginer ce que tu peux ressentir en ce moment...

Mais réfléchis: JE VIS EN TOI à présent, pour TOUJOURS. Tu ne seras jamais seul. Éprouve mon existence dans ton corps. Sens-moi, je suis partout. Je vais t'inonder d'Amour en permanence. Mon âme a fusionné à la tienne. Nous ne sommes plus qu'UN.

Avec tout mon Amour et pour l’Éternité,

Lucie"

 

Il ne put sortir qu'un cri.

Déchirant.

Inhumain.

 

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