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vendredi, octobre 19, 2018

3eme PRIX DU CONCOURS DE NOUVELLES

 Troisième Prix

 Madame Magalie BOURGOIS

 

 LA PROIE

 

Denis Martin est un homme ordinaire.

Non, Denis Martin n'est plus un homme ordinaire.

Non, je ne suis pas ordinaire.

Je suis un tueur.

Oui mais pas n'importe quel tueur… Je suis un monstre.… Un de ces serials killers qui font trembler l'Amérique puritaine et bien-pensante. Mais je ne suis pas américain, je suis français, j'ai trente deux ans et j'aime la mort.

Oui, j'aime voir la vie s'enfuir dans des saccades de sang brûlant.

Oui j'aime faire monter la sueur sur le front de mes proies, lire dans leurs yeux qu'elles ont reconnu leur maître, le maître… le maître de leurs ténèbres !

Non, Denis Martin n'est plus un homme ordinaire…

Au fond de moi, j'ai toujours su qui j’étais vraiment, quelle était ma vraie nature, la raison de mon existence dans ce monde de débiles et de loques humaines…

Je suis un Prédateur.

J'élimine la source de la faiblesse humaine. Je désagrège la lie de notre humanité, je suis un rédempteur en quelque sorte pour ces pauvres âmes égarées qui habitent le corps des femmes.

Non, je ne suis pas misogyne, j'aime les femmes.

Oui j'aime ma Mère…

Je ne hais pas les femmes, je les sélectionne, c'est tout.

Toutes ne sont pas dignes de donner la vie, de mêler leur fluide à celui de l'homme.

Non, je ne hais pas les femmes et c’est même parce que je les aime, parce que j'ai pitié d’elles que je les égorge. Oui, « je les égorge ». Comme l'agneau du sacrifice, je leur ouvre la gorge de part en part et les regarde partir vers Dieu, enfin lavées de cette pourriture qui masquait leur âme pure.

Oui, j'ai toujours su que c'était ma mission, mon sacerdoce sur cette terre de vie et de perversion… J'ai toujours su mais j'ai dû attendre… attendre car Mère n'aurait pas compris… Non, elle n'aurait pas compris, et cela m'ennuie de devoir le dire mais je crois que Mère ne m'aurait pas approuvé…

Elle avait la foi, mais pas assez… C'est terrible à dire pour moi,  son fils reconnaissant mais Mère n'était peut-être pas assez vertueuse. Dieu ne lui a jamais parlé.

Dieu m’a parlé. Dieu me parle depuis longtemps. Il m'a dit de prendre patience, que le grand jour du premier sacrifice viendrait bientôt. Et Dieu avait raison.

Mère est morte subitement dans la nuit, en paix, dans son sommeil. Au matin, elle avait le teint cireux et les yeux vitreux grands ouverts vers le ciel. J’ai refermé la porte, j'ai appelé la voisine. C'était son amie. Il y a deux semaines de cela  et pourtant tout paraît si loin déjà…

 Depuis j'ai quitté mon emploi à la Poste et je vais de ville en ville délivrer les âmes égarées. Pas de bagage, pas de voiture, pas de trace. Une ville, une délivrance…

Avec l'enterrement, les papiers à mettre en ordre, le chef qui voulait savoir pourquoi je partais, j'ai perdu un temps précieux. Cela fait donc seulement cinq jours que j'ai véritablement commencé mon périple.

Cinq jours,  trois villes, trois âmes purifiées.

Je ne reste jamais assez longtemps pour entendre des nouvelles de moi à la radio ou dans les médias. Des crimes ordinaires, isolés pour le moment mais je sais que bientôt on ne parlera que de moi dans la France entière…

Le Masque de la Mort fera parler de lui car bientôt Ils auront fait la relation entre toutes mes proies. Ils comprendront qu'il s'agit d'un seul prédateur.

En fait, j'aimerais qu'Ils découvrent mon nom, mais ce serait trop risqué, trop gênant pour la suite et je ne peux pas me permettre de perdre du temps, j'ai trop de personnes à sauver, trop d'agneaux à sacrifier… Alors de moi, ils ne sauront que ce que je veux bien leur laisser : le Masque de la Mort.

Ma marque, ma signature.

Un masque de papier blanc posé sur son visage, une larme de sang, de son sang si chaud encore, déposé sur la joue gauche juste sous l'oeil peint en noir... J'ai toujours eu un côté artistique et j'éprouve une certaine fierté pour mes oeuvres.

Je me devais de soigner ma marque.

Je ne suis pas n’importe qui… Ah, voilà que je souris… J'ai un sourire charmant… C'est Mère qui me l'a dit, j’avais dix ans: un vrai petit ange.

Assurément c’est vrai. En tout cas, je ne laisse pas indifférent…

 Elle me regarde pour la première fois… Elle, c’est mon petit agneau, le prochain que je vais purifier… Et voilà, qu’elle me sourit à son tour !

Comme les autres... Elles sont toutes pareilles… Si prévisibles… si délicieusement mortelles… si faciles à maîtriser, à bâillonner…

 Une peau douce et tendre. Le rasoir de papa glisse sur leur cou comme dans du beurre. Mais c'est vrai que j'en prends soin, je l’aiguise longuement chaque soir depuis si longtemps... Slachhhh… Slachhhh… sur la lanière de cuir. Tellement silencieux sur leur peau… une merveille.

Efficace, facile d'utilisation je comprends maintenant pourquoi papa refusait les rasoirs électriques.

Je la regarde toujours mais elle a détourné la tête, faussement gênée.

Ce n'est pas une pute. Non, je ne sauve pas les putes. Ce sont les déesses du Malin et ce combat-là n'est pas de mon ressort.

Non, ce n'est pas une pute, elle a peut-être seize ans, en parait vingt avec son maquillage de soirée et sa coiffure soignée. Elle ne traîne pas dans les bars glauques. Elle sort entre amis dans sa boîte de banlieue tous les vendredis soirs ou presque, enfin j'imagine, histoire de passer une bonne soirée, d'échapper à la sacro-sainte famille.

Histoire de se donner des suées à regarder les inconnus droit dans les yeux en buvant un gin-cola.

Histoire d'aguicher l'homme, d'allumer la braise et le reste…

Un tour de piste alors à se trémousser devant lui, à jouer du désir qu’elle lit dans ses yeux fiévreux. Et puis tout s'arrête là ! Il est tard, sa bonne copine veut rentrer…

Pas une pute, juste une allumeuse comme les autres.

Mais Dieu ne vous a pas donné un corps si parfait pour en jouer à votre guise, Mademoiselle !

Non, procréer était ta destinée ma fille. Procréer et non pervertir l'homme que je suis… Mais je suis ta rédemption, ma douce enfant. Je vais te remettre sur le droit chemin.

Tu me regardes encore. Je te plais, je le vois dans tes yeux d'animal sauvage.

Je ne suis pas beau, je le sais bien mais j'ai ce petit quelque chose qui les attire toutes, le charme de l'inconnu.

Un temps pour l’attrait, un temps pour la peur…

Sa copine la tire par le bras mais elle ne bouge pas, fascinée…

L'autre fille jette un coup d’oeil dans ma direction. Juste le temps de me reculer dans l'ombre d’une enceinte. Sa copine s'impatiente vraiment cette fois. Les danseurs les bousculent. Elles échangent des paroles vives puis l'autre hausse les épaules et s'en va rejoindre la bande qui les attendait à la porte. Des regards se portent dans ma direction, mais ils ne peuvent me voir.

Je suis comme invisible. Seul l'agneau peut voir le visage de son sauveur.

L'agneau, c'est toi, et tu sembles soudain hésiter. Trop seule brusquement. Je m'avance vers la lumière de la piste. Un sourire étire alors tes lèvres rose bonbon.

Debout au milieu de la piste, indifférente aux troubles autour de toi, tu penches légèrement la tête sur le côté. Une interrogation ? Un cou si délicat. Une invitation à te rejoindre. Mais je ne bouge pas. Je plonge mon regard encore plus intensément dans tes yeux vert amande. Une moue triste puis ton visage se tourne vers la sortie. Je fais « oui » du menton. Tes yeux deviennent plus humides, ta bouche s'entrouvre. Tu as l’air fier, si fier !

Tu t'avances vers les vestiaires. J'attends. Tu te retournes.

Je me lève enfin. Alors tu repars vers la sortie. Je te suis mais je prends tout mon temps. Je te sens si excitée par cette situation, je sens presque ton odeur de femme… Je ralentis.

Tu t’arrêtes, m'interroges du regard encore une fois. Un sourire presque pervers anime tes lèvres à présent. Tu as compris mon petit jeu, tu l'aimes. Tu aimes ce mystère que je crée entre nous. Alors tu te détournes et quittes l’établissement.

Personne ne fait attention à toi.

Un groupe de cinq jeunes sort.

Personne ne me remarque alors que je passe à mon tour derrière eux.

Personne n'aura vu le visage du Masque de la Mort, ce soir-là non plus. Pour tout le monde la fille est sortie seule, toute seule…

J'attends un peu sous le porche, la cherche du regard. Enfin je la vois. Elle s’allume une cigarette sur le trottoir d'en face. Elle est nerveuse, c’est visible. Je suis calme, si calme… Dieu est avec moi. A nous deux, nous allons sauver une âme de plus. Je glisse la main dans mon blouson, j'effleure le rasoir.

Elle semble indécise.

Je fais un pas vers la gauche. Il y a là-bas un chemin de desserte pour les hangars qui entourent la boîte de nuit. J'ai repéré les lieux cet après-midi… Un coin tranquille, le coin idéal… Elle a compris.

Une voiture démarre, la musique à fond. Nous sommes seuls à présent. Elle s'avance vers le passage désigné et son pas se fait moins hésitant. Elle est pressée, ma belle, de jouer au docteur avec moi… Personne. Je la suis d'un pas plus décidé moi aussi. Les bâtiments de chaque côté distillent un halo de néons bleu, rouge et soufre qui engluent même la travée où elle s’est engouffrée. Je la vois à une dizaine de pas, soudain arrêtée. Je m'arrête aussi. Il est temps qu'elle comprenne qui je suis… Qui je suis vraiment… Le goût de l'inconnu n'est pas toujours sucré, fillette. Tu en as connu l’attrait, tu vas en connaître la peur à présent. Je te sens nerveuse.

Tu me regardes puis fais quelques pas. Regarde-moi…

Regarde mes yeux…

Regarde la mort s’approcher de toi.

Tu te retournes mais tu ne t'arrêtes pas cette fois… Tu as compris.

 Oui, je la sens. Je sens la peur qui s’insinue en toi. Tu as compris qui je suis…

Tu allonges ton pas, j'accélère moi aussi…

Regarde, je te rattrape…

Tu cours à présent… Je te rattraperai de toute façon…

Oh, fais attention… Tu as trébuché, ton genou saigne.

Oh, tu te sauves encore… Tu halètes, tu es essoufflée… Inutile de crier, c'est bien…

De toute façon, il n'y a personne.

 Non, personne d'autre que toi, ton rédempteur et le Seigneur… Allez, il est temps de sortir le rasoir…

Je n'ai pas vu venir le coup. Le rasoir est tombé dans le tas d'ordures.

Le salaud m'a eu par derrière. Il devait se tenir caché près du container. J'ai mal. Je suis tombé à genoux sous le choc. Je porte la main à ma nuque. Je sens mon sang filer entre mes doigts.

Je cligne des yeux. Je ne comprends pas.

La fille est là devant moi. Elle me pousse d’un coup de pied. Je perds l'équilibre, tombe sur le côté.

- Vite, dépêche !

Je sens qu'on fouille dans mes poches. Je n'arrive pas à crier. Je bafouille et crache du sang.

- Tu l’as ? Combien ?

- Un paquet !

- Génial, j'étais sûre qu'il était plein aux as ! Ça valait bien un collant. Dis, t’étais passé où ! ? J’ai bien cru qu'il allait me sauter dessus le pervers. Eh, t'en vas pas,  t’as pas fini…

- Quoi, tu veux…

- Tu parles que je veux ! Il va s'empresser de donner ma description aux poulets sinon… Tu le sais bien pourtant… T'aurais dû taper plus fort, comme pour les autres.

- Ouais, écarte-toi, ça va gicler…

 La barre de fer s'abat d'un coup sec sur l'homme à demi conscient. Le crâne explose comme un fruit trop mûr. Dans la ruelle, il n'y a désormais plus personne.

Le vent se lève.

Un papier légèrement froissé, s'accroche un instant sur le visage ensanglanté. Une larme écarlate s'y dessine avant qu'une autre rafale ne l’emporte plus loin.

Le Masque de la Mort roule désormais parmi les détritus. Reposez en paix, Denis Martin…

… Vous aviez raison.

… Vous n’êtes plus un homme ordinaire.

Vous êtes la septième victime de l'Ange de la Nuit !

 

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