Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

vendredi, octobre 19, 2018

4 eme Prix du Concours d Nouvelles

Quatrième Prix

 Madame Pascale GEROULT-MAUDUIT

 A UNE ENVELOPPE PRES

 Il s’était assoupi comme chaque après-midi, bercé par le chant des cigales. Il somnolait sur un fauteuil près du ventilateur. Les persiennes étaient closes et les fenêtres ouvertes. La chaleur était pesante. Dehors le soleil brûlait l’atmosphère. Une voiture s’arrêta devant la maison. Une portière claqua. Un coup de sonnette déchira le silence…

Il sursauta… de quoi avait-il peur ?

 Il ne venait jamais personne ici. Qui pourrait le chercher ? Personne ne savait.

 Il se trouvait dans une grande maison en Haute Provence, bien au-delà des champs de lavande, de blés dorés et de plantes aromatiques, au bout de la garrigue, là où l’air devient irrespirable en été. Sa maison était posée sur une colline, aussi austère et isolée qu’un monastère sur un piton rocheux. Cette région, juste au-dessous des alpages des Préalpes lui rappelait furieusement sa Corse natale, adorée… C’est pour cette raison qu’il avait craqué sur cette demeure peu engageante en style d’architecture, mais tellement attachante par son environnement et sa vue panoramique.

Il avait apporté des provisions pour plusieurs mois, achetées au dernier village avec commerces. Commodités comme avait dit l’agent immobilier, quand il avait visité la maison, il y a quelques années. Le village en question était à plus de deux heures de route. Il avait acquis cette bâtisse, en prévision, pressentant qu’un jour ou l’autre il en aurait besoin. Et ce jour était arrivé.

Il occupait le lieu depuis plusieurs semaines, il ne savait plus précisément depuis quand, ayant perdu la notion du temps et c’était bien ainsi. C’est ce qu’il voulait.

 S’il n’entend aucun bruit, s’il ne perçoit aucun signe de présence, l’intrus repartira…

 Il savait que l’heure viendrait où il lui serait impératif de se terrer. Il avait tout prévu. Tout organisé. Tout aménagé. Tout anticipé. Les livres pour passer le temps. Des cahiers et des crayons pour écrire si besoin. Pour coucher l’histoire de sa vie rocambolesque s’il en avait la force. Des vêtements chauds pour l’hiver. Des shorts et polos pour l’été. Et même de vieilles bouteilles de gnôle héritées de son oncle.

Une seule. Une seule personne était au courant de cet endroit. Il était bien obligé pour gérer les charges de la propriété en son nom. Il ne voulait pas apparaître. La seule personne en qui il avait une confiance absolue. Et encore elle ne savait pas où la maison se situait exactement. C’est son homme d’affaires qui lui transmettait les papiers à signer… Il avait créé une telle nébuleuse autour de sa vie, de ses activités, de ses sociétés, que pour en démêler les fils, c’était impossible… tout se croisait, se recroisait, s’entremêlait dans de tels nœuds et méandres que lui-même avait quelquefois du mal à s’y retrouver. Et puis, Manuela habitait au fin fond du Mexique, ne parlait qu’à peine le français, tout occupée qu’elle était à gérer sa fondation et les bidonvilles de son village. Tout son opposé. Elle altruiste, lui si égoïste. Elle passionnée de spiritualité et de méditation. Lui attiré par les femmes et les belles bagnoles. Elle était en symbiose avec la nature, quand lui communiait plutôt avec le vin dans les bons restaurants. Comme à son habitude, elle n’avait pas posé de question. Elle savait que ça ne servirait à rien, s’il n’avait pas envie de donner des explications.

 Les femmes… son talon d’Achille. Qui lui avaient offert tellement de bonheur. Mais il fallait payer un jour… Il était puni par où il avait pêché.

Cancer de la prostate. Stade 4. Tumeur agressive. Irréversible. Plus que quelques mois à vivre. Davantage si opération. Une chance de rémission si opération. Mais. Mais perte de toute activité sexuelle si opération. Impuissance doublée d’un risque d’incontinence si opération. Un légume à la place de Victor si opération. Tout perdre si on l’opérait… Tout perdre. Pour un gain minime de quelques mois de vie. Quelques mois de non-vie à ses yeux !

 Il devinait la personne derrière la porte. Mais qui ça peut bien être ?

 Alors il avait choisi. Continuer à vivre et à bander. A vivre et à jouir. A vivre tout simplement. Avec Victor. Par Victor. Car l’un n’allait pas sans l’autre. Vivre. Jusqu’à ce que les métastases l’emportent. Jusqu’à ce que le crabe grignote au-delà de son sexe. Dans le sang, dans les cellules, dans les os. Partout. Et il avait décidé de venir finir ses jours dans sa propriété de nulle part, comme un éléphant s’enfuit dans son cimetière des éléphants. Comme les mâles se cachent pour souffrir, et les oiseaux pour mourir. Un besoin tardif, peut-être, à l’aube de sa vie tumultueuse, de faire la paix avec lui-même. Envie d’être seul, face à lui, pour comprendre. Ou pas. Après tout, à quoi cela servirait-il aujourd’hui de comprendre ? Il avait toujours refusé de mener cette démarche. Ce n’est pas maintenant qu’il se savait condamné qu’il allait l’entreprendre. Mais quand même, ça le titillait, comme ça ne l’avait jamais effleuré jusqu’alors. La peur de l’après ?

 Ce doit être quelqu’un qui s’est perdu et cherche son chemin…

 Comprendre cet appétit hors norme. Que les medias appelaient exagérément “sex addict”. Pour lui, un comportement plus romantique et glamour que ce terme froid et thérapeutique. Et tellement plaisant. Une envie permanente et réjouissante. De faire plaisir et de se faire plaisir. Une certaine boulimie. Une boulimie qu’avait Victor de combler le vide. Son vide. Vide affectif lui avait dit un jour une conquête. Le manque de ta mère. La frustration de ne pas avoir reçu son amour. Devant cette psychologie à deux balles, il était resté de marbre. Et elle, restée au stade de conquête d’un soir. Même si sa remarque était criante de vérité, elle était inaudible à ses oreilles. Il n’admettait pas que quiconque juge sa conduite. Car il mettait un point d’honneur à être transparent et honnête. Jamais aucune promesse, et surtout de la prévention !

Il les informait solennellement : “Je ne suis pas le coup du siècle. Le coup pourra se reproduire, mais jamais il ne se transformera”.

C’était rarement des coups d’un soir, il passait du temps avec ses amoureuses. Il les aimait à sa façon et était heureux avec chacune. Les plus chanceuses, ou celles qui ne se lassaient pas avant lui, pouvaient tenir plusieurs mois. Certaines duraient même plusieurs années, en pointillé, réapparaissant régulièrement au gré des hasards de la vie, comme un vieux copain qu’on revoit toujours avec plaisir et complicité.

Un jour malgré ses préceptes, il avait failli convertir l’essai. Avec une jeune femme mexicaine, top modèle de la haute couture équitable en Amérique du Sud, aussi libre et sans attache que lui. Pour la première fois, il s’était senti différent, plus que “juste amoureux”. Pourtant -ou peut-être à cause de cela- il avait déconné, enfin Victor avait déconné et elle était partie non sans lui laisser un souvenir indéfectible, Manuela. À qui il venait d’écrire une lettre interminable, l’équivalent d’un journal intime, profitant de ces jours sans fin pour lui raconter sa vie… et peut-être, entre les lignes, se disculper.

 Il avait bien sûr prévu tous les médicaments nécessaires et potions antidouleur indispensables, jusqu’à la morphine. Son secrétaire lui avait fourni un sachet d’herbe et offert une élégante pipe à cannabis, en bois de poirier, connaissant son goût pour les beaux objets raffinés. “Pour les soirs un peu plus compliqués” lui avait-il dit. Et la potion ultime quand le jour viendrait. Le jour où il déciderait qu’il ne voulait plus souffrir. C’est lui, encore, qui déciderait. Toujours lui le maître de sa vie, jusqu’au bout.

 La sonnette retentit à nouveau, suivie de plusieurs coups sur la porte…

 — Monsieur, Monsieur, c’est le facteur. J’ai une lettre pour vous.

Il se leva péniblement et alla ouvrir la lourde porte de chêne. Un vieux provençal, ridé de soleil, lui remis son pli, non sans avoir essayé d’observer, par-dessus son épaule, l’intérieur de la maison.

— Je l’ai reçu depuis dix jours, mais je pensais que vous descendriez au village. Comme je ne vous ai pas vu, je me suis décidé à monter, aussi pour voir si vous alliez bien. Tout se passe comme vous voulez ?

— Oui oui, je reste au calme. J’écris un roman. J’ai besoin de tranquillité et de solitude…

— Ah répondit-il impressionné ! Alors je vous laisse, je redescends dans la vallée, j’ai ma tournée à terminer.

La douleur devenait de plus en plus fréquente. Chaque élancement lui rappelait ses aventures. Conquêtes disaient ses amis. Non amoureuses rétorquait-il. Car oui, il les aimait toutes. Il était épris de chacune, à chaque fois. Et même de plusieurs en même temps. Il partageait, avec bonheur et altruisme, Victor et Victor aimait voyager… Peu à peu, il prit l’habitude d’associer chaque irradiation à une bien-aimée, à un détail plaisant de son visage, à son parfum, à l’émotion ressentie avec elle, au bonheur de Victor à la posséder. Victor qui frémissait de plaisir à certaines évocations. Comme pour lui faire du bien en lui rappelant sa vigueur dans les bons moments et lui remettre en mémoire les raisons d’avoir refusé l’opération. Il lui semblait que tous ces souvenirs enchanteurs l’aidaient à mieux encaisser les coups de poignard dans le bas ventre.

 Une pointe à gauche, violente, soudaine, c’était Sandrine, qui revenait en force à son esprit, toujours plus imprévisible et brutale, en contradiction totale avec la posture affectée et coincée qu’elle arborait en public.

Un coup plus doux en apparence, mais plus long et plus profond, et donc plus douloureux sur la durée, c’était Dora, muse et maîtresse, qu’il revoyait dans son imaginaire, plus lolita que femme, infiniment douce et si langoureuse.

Plusieurs coups répétés comme une mitraillette crachant son venin en plein estomac, il sentait Korine, sexy, glamour, gloutonne plus que gourmande, davantage passionnée par Victor que par son propriétaire, l’excitant avec amour comme un enfant mordille Sophie la girafe.

Il pouvait tenir ainsi plusieurs heures en changeant constamment de souvenirs, passant en revue toutes ses aventures.

 Dégradation chaque matin un peu plus forte. De plus en plus de douleurs. Malgré les médicaments. Malgré un joint maintenant tous les soirs. Certains jours, il somnolait du réveil au coucher. Il s’était résolu à attaquer la morphine.

Puis vint le moment où les émotions de ses amoureuses, le souvenir de ses nuits câlines ne suffirent plus à combler, à surmonter la douleur. Une douleur qu’il imaginait être celle de l’accouchement sans péridurale. Il tenta une énième prise de morphine, en dose de cheval. Sans effet. Les bouffées euphorisantes de sa pipe bourrée de cannabis. Sans effet non plus. Alors il décida que le moment était venu. Il alla chercher sa bouteille de whisky et tout en sirotant un premier verre, commença à organiser sa dernière soirée. Il prit la journée pour achever de mettre de l’ordre dans ses affaires et régler son départ.

 Grâce à des relations bien placées en Suisse, il avait réussi à se procurer cette fameuse solution létale, à ingurgiter, avant de s’endormir pour laisser le cœur s’arrêter tout tranquillement. Entre la prise et l’effet somnifère puissant, les dix minutes de répit, lui avait bien expliqué le médecin spécialiste en suicide assisté, ne permettaient de regretter et de tout stopper. Il était un peu appréhensif, angoissé de ce qui allait suivre, mais très vite retrouva son calme, la délivrance annoncée prenant le dessus sur la peur.

Il décida de s’allonger dans le petit salon, là où il avait allumé un feu un peu plus tôt, malgré la chaleur estivale. Il faisait frais dans la maison et il se sentait frileux. L’envie de s’endormir en regardant les flammes danser, lui qui avait tant séduit au coin du feu, lui parut évident. Comme autant de femmes lui offrant une dernière aubade.

Il s’installa, hésita quelques longues minutes. La vision de Manuela qui pourrait désormais faire fonctionner ses dispensaires sans contrainte, grâce à la fortune colossale qu’il lui léguait, lui donna le courage d’avaler d’un seul coup le breuvage, sans se rendre compte du goût piquant et amer de la boisson. Il attrapa la bouteille de whisky comme un dernier toast à sa vie de jouissances.

C’est à ce moment-là qu’il remarqua l’enveloppe sur la table basse. Il l’avait oubliée, la lettre apportée par le postier. Tout d’un coup curieux, il l’ouvrit fébrilement tant qu’il en avait encore la force. Elle venait de l’hôpital Pasteur à Lyon où il avait fait ses examens.

“Cher Monsieur, nous sommes désolés de vous informer d’une erreur dans nos services. Pour une raison d’homonymie, votre dossier a été interverti avec celui d’un autre patient, à qui nous avions diagnostiqué des coliques néphrétiques. En réalité, il était atteint d’un cancer. Cancer de la prostate. Stade 4. Tumeur agressive. Irréversible. Son décès surprenant pour une pathologie liée aux reins nous a poussés à revoir toutes nos analyses. Et découvrir ce qui finalement doit être une merveilleuse nouvelle pour vous. Nous vous invitons à venir consulter Docteur Frantz, spécialiste en urologie de l’Hôpital, qui vous remettra rapidement sur pied. Veuillez recevoir…”

 Il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire, face au tour que venait de lui jouer la vie. Il eut une dernière pensée pour toutes les femmes qui étaient bien vengées. A ce moment précis, il regretta son geste, il regretta surtout de ne pas leur donner encore quelques instants de tendresse, d’amour et de bonheur. Comprenant enfin les conséquences… il poussa un râle de colère devant tant de gâchis et dans un feu d’artifice de visages féminins, il s’endormit sur les mots inconcevables qu’il venait de lire…

Écrire un commentaire