Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, octobre 20, 2018

5eme PRIX DU CONCOURS DE NOUVELLES

 Cinquième Prix

 Monsieur Pierre BOXBERGER

 LE COMPAGNON DE VOYAGE

 Charlotte s’installa sur le siège 28 de la voiture 6 du TGV Grenoble-Paris, côté fenêtre, à la droite de Raphaël Duperon. Celui-ci, le nez plongé sur son Smarphone, ne jeta pas un regard à sa voisine, ne replia pas ses jambes pour la laisser passer, ne lui adressa même pas un sourire poli. Mais elle savait d’avance qu’il en serait ainsi. Pourtant, elle était une jeune femme ravissante, vingt-deux ans, petite brunette frisée certes un peu boulotte parce que très gourmande, mais toute fraîche, à la peau dorée, aux traits fins et aux yeux rieurs. Elle sentait bon la fraise Tagada, elle en avait toujours un paquet dans son sac. En seconde année d’école d’ingénieur, elle étudiait l’environnement et avait son petit côté écolo avec sa robe à fleurs et ses sandales de cuir. Elle retournait pour le week-end chez ses parents, à Malakoff, et profiterait de ces deux jours pour se détendre et faire un break dans ses études. Elle n’ouvrirait pas son ordinateur, elle l’avait laissé dans son studio de Grenoble. Dans le train, elle avait prévu de lire le roman noir qu’elle venait d’acheter à la boutique de la gare : Je les tuerai. La quatrième de couverture l’avait séduite, elle adorait les histoires morbides. Deux cent douze pages, trois heures de train, c’était parfait.

Dès que le TGV commença à rouler, Charlotte entama sa lecture tandis qu’une fraise Tagada fondait doucement dans sa bouche.

Raphaël Duperon, son voisin, n’était pas un passager discret, c’était le moins que l’on pût dire. Sur son écran, il avait agrandi la page d’accueil de Google, et le sang de Charlotte se glaça dans ses veines quand elle lut par dessus son épaule la recherche qu’il allait entamer : Comment faire disparaître un cadavre. Le genre de questions qui la faisaient frissonner de plaisir… oui, mais dans les romans.

Raphaël était un homme d’une trentaine d’années, grand, mince, d’allure sportive, barbe de trois jours, beaux yeux bleu pâle, petites lunettes rondes sur le bout du nez, il faisait assez intello dans son costume gris. Charlotte aimait bien ce genre de garçons, les B.G.B. (Belles Gueules Bobos, expression communément employée par sa bande de copines), elle l’aurait bien vu étudiant en spécialité de médecine, peut-être la dermato, la gynéco ou quelque chose de ce genre. Exhiber son corps doré devant un mignon toubib comme lui ne lui aurait pas déplu ! Il aurait pu aussi être chercheur au CNRS où il aurait travaillé sur les électrons de masse nulle dans un cristal 3D, tout cela pouvait être passionnant. Hélas, sa recherche sur le Net ne correspondait pas à l’image d’homme attirant assis à ses côtés. De surcroît (et ça, c’était moins érotique), elle comprit au dossier posé sur sa tablette qu’il travaillait dans la finance.

Charlotte s’échappa du livre pour suivre d’un œil inquiet la navigation macabre de son voisin tout en mâchant un second bonbon. Celui-ci étudia d’abord le démembrement des cadavres, consulta des croquis d’articulations, repéra les tendons et l’attache des muscles, visionna une vidéo tournée dans un abattoir, le désossement d’un porc. Ce qui l’intéressait, c’était comment séparer une jambe d’une cuisse, désarticuler une épaule, démonter une hanche, trancher une tête. Les ligaments le préoccupaient car ils étaient des zones de résistance. Il s’intéressa aux outils à utiliser : scies, couteaux, sécateurs, pinces, etc. Il visita les sites des enseignes de bricolage sur Paris, en releva les horaires d’ouverture. Charlotte s’imagina un instant femme tronc dans un sac poubelle.

Après la chirurgie, ce fut la chimie. Il se renseigna sur la dissolution des chairs : les acides, le temps d’action des produits, les résultats. Il s’attarda sur une photo effroyable où Charlotte crut reconnaître son corps fondant lentement dans une baignoire remplie de vitriol. Elle en eut un haut-le-cœur et engloutit trois fraises Tagada à la suite. Mais Raphaël ne semblait pas être convaincu par cette technique, c’était visiblement trop long à réaliser. N’ayant pas de temps à perdre, il passa à autre chose.

Ses recherches s’orientèrent ensuite du côté de l’immolation. Il lut quelques récits de tentatives pour brûler des corps et découvrit les échecs des meurtriers sur les sites de faits divers. Un corps humain, c’est 65 % d’eau, ça ne se consume pas comme ça… L’incendie d’un véhicule était cependant de loin la méthode la plus répandue pour faire disparaître toute trace de l’assassin.

Le Smarphone de Raphaël s’éteignit brusquement, batterie vide, alors que le TGV passait au pied de la Roche de Solutré illuminée d’or par le soleil d’automne. Charlotte se souvint qu’en ces lieux magiques on avait démembré des milliers de corps, mais bien sûr, il ne s’agissait ici que de chevaux préhistoriques massacrés par des barbares chevelus et malodorants qui tranchaient les chairs de leurs silex mal affûtés.

Raphaël s’inclina sur sa droite, et sans un regard pour sa voisine, brancha son chargeur à la prise qui se trouvait sous la vitre. Son nez effleura la cuisse dorée de Charlotte qui en profita pour humer le parfum se dégageant de sa nuque. Elle le reconnut immédiatement : Ultra-Mâle, de Jean-Paul Gaultier, le même que celui de Dorian, son ex. Elle adorait cette eau de toilette et ressentit comme un petit pincement de nostalgie dans la poitrine. Pourtant, Dorian avait été un sale type qui l’avait trompée honteusement. Tristes souvenirs. Heureusement, après quelques jours de chagrin puis de haine contenue, elle ne le regrettait plus du tout. Elle l’avait quitté un mois plus tôt après une magistrale paire de gifles devant sa rivale en larmes. Ce soir-là, elle les aurait bien découpés en morceaux tous les deux.

Duperon attendit un moment, songeur, les yeux perdus dans le lointain du paysage bucolique qui défilait derrière la vitre. Des vaches blanches paissaient paisiblement dans des prairies vallonnées, égaillées dans les prés comme des champignons. Puis, juste après la gare de Montchanin, il entrouvrit discrètement son sac à dos. Charlotte aperçut au fond, avec un frisson glacial qui lui parcourut l’échine, l’arme noire et redoutable. Ouvrant un peu plus son bagage, il plongea ses mains à l’intérieur et saisit une boîte de carton. Les balles. Sans que les passagers remarquassent quoi que ce soit, il garnit le char-

geur du pistolet, les mains enfouies dans le sac. Quinze balles, compta-t-elle. Cette fois, c’était du sérieux.

Après avoir engagé le chargeur dans la crosse de l’arme, il referma le sac et ralluma son Smarphone. Le fil d’alimentation blanc courait sur les genoux nus et dorés de Charlotte, mais Duperon ne s’excusa pas. Il composa le code pin de son appareil : 1793, put-elle lire. L’année du raccourcissement de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Etait-ce intentionnel, ou le fruit d’un curieux hasard ?

Il reprit sa navigation. Maintenant plongé dans Google Maps, il faisait des allers-retours entre cartes et photos satellites. Il zoomait, survolant bois, champs et forêts. Charlotte put lire le nom d’une ville familière : Nemours, au sud de Fontainebleau. Chez sa grand-mère…

Puis Raphaël se rendit sur Rentcar.com et réserva une voiture sur Paris : après avoir comparé les volumes des coffres à bagages, il opta pour une Jeep Grand Cherokee, gros 4x4 américain. Il demanda au loueur dans un message urgent qu’on la garât à une adresse précise, dans le second arrondissement. Il y avait un emplacement réservé avec un plot rétractable que l’on abaissait en tapant un code sur le clavier de l’immeuble. Charlotte lut tous les chiffres de la carte Visa lorsqu’il paya en ligne. Décidément, ce type se fichait bien du regard curieux de sa voisine. Elle eut même le temps de noter que la carte était au nom de Lou Dumond.

 Le TGV arriva enfin en Gare de Lyon. Charlotte envoya un SMS à sa mère pour l’avertir qu’elle ne rentrerait pas immédiatement, elle devait passer voir des amis. En réalité, elle emboîta le pas à Raphaël. Celui-ci avait entre temps éteint son portable, retiré la batterie et la puce de son appareil.

Duperon s’engouffra dans le métro, bondé à cette heure-là. Charlotte le suivit à quelques mètres et grimpa dans le même wagon que lui. Il changea pour la 11 à la station Hôtel de Ville, descendit à Rambuteau, marcha à grands pas dans la rue avant de pénétrer chez Leroy-Merlin Paris Beaubourg, Charlotte à ses côtés. Il acheta trois cutters, deux étuis de lames, une paire de gants en latex, une feuille de plastique de protection, une combinaison jetable, des sur-chaussures en tissu, un sécateur, un bidon de javel, des sacs-poubelle ultra résistants, une scie égoïne et une grosse mallette à outils avec bretelle. A la caisse, il y fourra ses achats et ressortit du magasin. Il fit quelques mètres, s’arrêta, posa un instant ses sacs au sol, le temps de griller une cigarette, songeur, adossé à un mur. Charlotte le rejoignit, silencieuse, mâchouillant une nouvelle fraise. Puis il reprit son chemin et marcha un bon quart d’heure avant de pénétrer dans un immeuble dont la lourde porte de bois ne se referma que très lentement. Une Jeep Grand Cherokee noire était garée devant.

Il grimpa au second étage par l’escalier de pierre, déboucha sur un palier, se dirigea vers l’une des portes de bois verni, sortit une clé de sa poche, pénétra dans l’appartement, Charlotte sur ses talons. Elle lut la plaque dorée : Lou Dumond, chirurgien dentiste. Fermé le vendredi après-midi.

Raphaël marchait sur la pointe des pieds, Charlotte l’imita, il fallait éviter de faire craquer le parquet de chêne. Ils passèrent devant la salle d’attente vide, puis le cabinet

des soins dont la porte était entrouverte. Charlotte frissonna en apercevant le fauteuil, elle détestait les dentistes qui lui reprochaient toujours son addiction aux bonbons. Duperon se dirigea vers le fond d’un couloir, posa ses sacs au sol, sortit l’arme noire dont le canon était muni d’un silencieux cylindrique, actionna la culasse puis ouvrit une porte sur laquelle était apposé un panonceau « Privé ».

Là, dans la chambre, un couple nu faisait l’amour sur un lit immense. Raphaël toussa. Les deux amants s’interrompirent brusquement. Quand la fille aperçut Duperon pistolet au poing, un éclair de terreur illumina son regard. Lou Dumond, sans doute. Elle est trop maigre, songea Charlotte en fourrant une fraise dans sa bouche, on pourrait lui compter les côtes...

L’arme ne fit presque pas de bruit, juste des « pop ! pop ! », un peu comme dans les vieux films de gangsters avec Lino Ventura. Quinze balles.

Le sang gicla. Il n’y eut aucun cri, juste quelques râles et bruits moussus après les tirs. Une odeur âcre de poudre gratta la gorge de Charlotte qui se retint de tousser. Les douilles brûlantes gisaient à ses pieds dont les orteils aux ongles roses frétillaient d’émotion.

Raphaël ouvrit la mallette, enfila la combinaison, les gants, les sur-chaussures, déroula la feuille de plastique sur le sol puis y déposa les deux corps avant de sortir ses outils.

Et il se mit au travail.

Charlotte, accroupie derrière une commode, observait la scène avec effroi tout en dévorant l’une après l’autre toutes ses fraises Tagada. Son paquet était presque vide, maintenant. Elle entendait les bruits horribles des outils, les craquements, les grincements. Une boucherie, pensa-t-elle. Duperon n’était pas un bon bricoleur, il transpirait à grosses gouttes et se révélait très maladroit. Sa scie se coinçait sans arrêt, la lame se pliait et se dépliait avec des sons de cloche : Blong ! Il cassa cinq lames de cutter en jurant. Charlotte vit à un moment la tête de la maigrichonne rouler sous le lit comme un ballon, Raphaël dut se mettre à quatre pattes pour la récupérer en la saisissant par les cheveux. Il la gifla et l’insulta. Charlotte était outrée. Quel manque de respect envers une morte ! pensa-t-elle. J’espère qu’il ne m’arrivera pas la même chose cette nuit…

Puis lorsque l’horrible tâche fut terminée, les morceaux des deux personnes furent glissés en vrac dans les sacs, sans repérage, la tête du type rejoignit l’une des jambes de la fille. Raphaël les referma puis les entassa près de la porte d’entrée avant de procéder au nettoyage des lieux. Il fourra les draps dans un sac, arrosa le lit de javel, multiplia les allers-retours entre la salle de bains et la pièce du meurtre avec un seau et une serpillière. L’opération lui prit plus de deux heures avant que tout soit à peu près propre. En réalité, il avait surtout sali la salle d’eau et le couloir. C’est du travail d’amateur, songea Charlotte tout en avalant sa dernière fraise. Il sera démasqué par la police scientifique en moins de trois minutes, cet idiot n’a jamais lu de polars, c’est certain. Elle, elle avait bien pris garde de ne rien toucher. Puis il descendit les sacs un par un jusqu’à la Jeep garée à l’entrée. Il était minuit, des gouttes de sang constellaient les escaliers. C’était n’importe quoi.

Charlotte s’installa sur le siège passager du 4x4 en bâillant, elle avait faim. Le meurtrier acheva son chargement macabre, peinant, soufflant, c’était lourd, malgré le morcellement. Enfin, il referma le hayon, s’installa au volant, introduisit une clé USB dans le lecteur. La voiture démarra, roulant lentement dans les rues de Paris. Une musique de cool jazz couvrait le discret feulement du V6. Charlotte adorait le phrasé du saxophone de Gerry Mulligan. Sur ce plan, ils avaient les mêmes goûts, et avec ce morceau, on se serait cru dans un film policier des années 60, elle aurait été Faye Dunaway et lui Warren Beatty. Elle fixa le visage de Raphaël. Il était froid, impassible, comme dans les thrillers. La voiture rejoignit l’A6, fila jusqu’à Fontainebleau où Duperon s’arrêta dans une station de nuit pour faire le plein et remplir un jerrycan, puis on se perdit dans la campagne. On était à présent près de Nemours. La Jeep s’arrêta enfin dans un chemin de terre désert au milieu de nulle part.

Charlotte descendit du véhicule et s’éloigna de quelques pas pour observer la scène à venir. Le lieu était faiblement éclairé par la lune montante, mais de toute évidence, la lumière jaillirait bientôt. Raphaël descendit à son tour, sortit le jerrycan, arrosa l’intérieur de la voiture, traça un long sillon d’essence sur le sol, sortit son briquet.

En quelques instants, le brasier fut intense. Raphaël s’enfuit en courant derrière une haie. Charlotte resta au plus près, l’incendie lui cuisait le visage et les jambes.

Soudain, elle aperçut Raphaël qui revenait. Il s’approcha, hésita un instant avant de se jeter dans le véhicule dont les vitres se brisaient sous l’effet de la chaleur. Il disparut dans les flammes en poussant un grand cri, puis on n’entendit plus rien jusqu’à l’explosion du réservoir.

Il était deux heures trente du matin, page 212…

Charlotte referma le livre, songeuse. Elle avait adoré et s’y serait crue. Le sac de fraises était bel et bien vide.

Comme le TGV arrivait à Paris, elle passa un coup de fil à sa mère, elle serait à la maison dans une demi-heure.

Personne ne s’était assis à côté d’elle pendant le trajet...

Écrire un commentaire