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De la quatrième à la dixième (prix de 40 € chacune)

Quatrième Prix

attribué à Eléonore Affinito (dép. 74)

pour sa Nouvelle : "De l'égoïsme des points de vue"

 

Sur le quai à de la gare de Bourg-en-Bresse, un de ces matins chagrins…

 9h10

 -          Encore en retard ! Vous êtes vraiment tous des bons à rien à la SNCF !

 -          S’il vous plait Madame, restez polie, calmez-vous.

 

-          Restez calme ! mais comment voulez vous que je reste calme alors que j’ai un rendez vous de la plus extrême importance à Genève ce matin. Vous comprenez ! Pas demain, ni cet après midi, NON, ce matin !

 

-          Je suis désolé, il y a eu un « accident de personnes » au passage à niveau de la Vavrette-Tossiat et…

 

-          Mais franchement qu’est ce que vous voulez que ça me fasse ! Moi tout ce que je vois c’est que je vais rater ce rendez-vous et un contrat juteux ! Trouvez-moi une solution !

 

-          Madame, je peux seulement vous suggérer de trouver un autre moyen de vous acheminer sur place, en taxi par exemple ou de patienter…

 

-          Je n’ai pas le temps d’attendre. Alors c’est vous, monsieur le bon à rien qui allez me trouver et me payer un taxi. C’est VOUS !

 

-          Madame, la SNCF fait tout son possible mais lorsqu’un accident survient sur la ligne, même à 20 km d’ici, et bien c’est tout le trafic qui en pâtit. Pas seulement VOTRE train Madame, mais tous ceux qui circulent sur cette voie depuis l’heure de l’accident et …sûrement jusqu’à ce soir.

 

Il lâche un gros soupir en pensant sûrement aux prochaines heures qui l’attendent avec sur le quai des dizaines de passagers en colère.

 Je regarde se dérouler la scène sous mes yeux avides et curieux.

 La furie, mélange détonant de diva capricieuse et de femme d’affaires condescendante, continue de passer ses nerfs sur le pauvre cheminot qui va finir par s’énerver. Je vois ses poings commencer lentement à se crisper.

 Pourquoi ne tente-t-elle pas d’appeler ceux qui l’attendent là-bas, dans la cité de Calvin ? Pourquoi ne sort-elle pas de la gare pour trouver un taxi ? Elle se fera rembourser son billet plus tard et pourra presque être à l’heure…enfin si elle agit au lieu de crier. Mais bon moi ce que j’en pense, hein ?

 Ah voilà ! le pauvre agent des quais tente de couper court à la conversation enfin plutôt au monologue braillard de la femme d’affaires.

 -          Madame, je n’ai pas que ça à faire, j’ai des trains à faire partir. Vraiment désolé, lâche-t-il pour finir, d’un ton peu convaincu.

 

-          Comment ça des trains à faire partir ! Et quels trains d’abord ? Pourquoi MON train n’arrive pas alors que ceux-là arrivent et peuvent même repartir ! C’est incroyable ça ! Non mais vous êtes d’accord n’est-ce pas ? c’est vraiment n’importe quoi la SNCF ! lance à tort et à travers la « désespérée du rail » à qui veut bien l’entendre.

 

-          Ben le train à la voie d’à côté il vient de Mâcon et il y retourne. C’est dans l’autre sens voyez ma p’tite dame, donc là y a pas de problème de circulation. Vous voulez pas aller à Mâcon ? propose innocemment un vieil habitué du coin, « en attente » lui aussi, à cette capricieuse « Diva des Quais » vociférante.

 

Je ne peux pas m’empêcher de sourire à cette scène. Les yeux de la femme sont indignés. Telle une princesse qui se demande pourquoi ce péquenot ose même lui adresser la parole.

 Je l’imagine en d’autres temps crier aux badauds « Mon royaume pour un cheval !»

 Un coup de sifflet retentit et un train se met en branle quai B pour Mâcon, comme prévu.

 Enfin, notre prima donna se tait. Un ange passe. Mais la trêve n’est que de courte durée. La voilà qui dégaine son téléphone portable tout en allant et venant devant le bureau du chef de service. Chacun, à 10 mètres à la ronde, peut l’entendre.

 -          Allo Monsieur WEILL ? Oui Hélène Montargis à l’appareil…Oui c’est cela nous avons rendez vous aujourd’hui au restaurant chinois de l’Hôtel Kempinski à Genève à 11h45. J’ai bien peur d’être en retard à notre rendez-vous. Je devais prendre le train ce matin, mais il y a des retards…oui je comprends…je ne sais pas… mais non, ne remettons pas ce rendez vous. Je vais appeler mon mari. Il était en déplacement hier et nous devions nous retrouver à Genève peut-être qu’il peut encore me prendre en chemin avec son bolide…oui c’est ça son Aston Martin….oui voilà…je vous rappelle. Avec toutes mes excuses Monsieur WEILL. Au revoir.

 Toujours indiscret, j’écoute la femme d’affaires. Un instant j’ai bien cru qu’elle allait s’étrangler en lui présentant ses excuses. Maintenant, elle bout littéralement en faisant les 100 pas, quasi-inconsciente de l’agitation ambiante. Car déjà, d’autres voyageurs rejoignent la cohorte des « sans train ».

 9h35

 Le courageux cheminot de tout à l’heure ne fuit pas devant l’adversité et vient au devant des nouveaux arrivants leur annonçant le fameux « accident de personnes » au passage à niveau de la Vavrette-Tossiat et les retards en cours et à venir.

 -          On m’a informé que le dégagement des voies devrait prendre plus de temps que prévu. En conséquence le régulateur de la circulation des trains sur la région a décidé de mettre en place des autocars pour vous acheminer. Je vous confirmerai dès que possible l’horaire de départ du prochain autocar pour Genève Cornavin avec arrêts à  Nantua, Bellegarde sur Valserine, Nantua  et  Annemasse.

 A ces derniers mots, la diva du rail revient à la charge, ses appels répétés à son mari, je présume, n’aboutissant toujours pas…

 -          Vous avez dit Genève Cornavin, c’est là que je vais. Alors quand arrive MON train ? l’interroge-t-elle pressante, d’un ton sec, sans faire aucun cas de tous les autres, ses semblables…enfin que dis-je, je divague…cette femme ne peut pas avoir de semblable, c’est une princesse.

 

-          Pas de train pour l’instant. « L’accident de personnes » n’est pas réglé. On met en place un service d’autocar en remplacement. Je n’ai pas encore l’heure de départ.

 Il parle vite, le chef de quais, par phrases courtes pour qu’elle n’ait pas le temps de le couper et pour repartir aussi vite qu’il est venu. Non pas qu’il fuit l’ennemi, le brave, non plutôt qu’il a mille autres choses à gérer…même si ça, tout le monde s’en fiche éperdument…

 Tous grognent, soupirent. La moitié prend son portable pour appeler qui de ses parents, qui de son patron, qui de sa petite amie. L’autre moitié file vite dans la salle des pas perdus, la si bien-nommée.

10h05

 Je me rapproche du bureau du chef de service. Lieu de travail, de passage et de rencontre de tous les cheminots de la gare. Là je tends l’oreille tout en observant de loin ma Diva des quais qui est sortie furtivement de la gare pour trouver un taxi. Mais trop tard ! Pour le moment, ils ont tous été pris d’assaut et la voilà qui revient trainer ses hauts talons sur les quais. Elle rappelle encore et laisse un énième message…de plus en plus agacée ? Enervée ? Inquiète ?

 -          …le régul dit que les pompiers n’ont toujours pas réussi à désincarcérer le conducteur du véhicule qui a forcé le PN …

 

-          …non mais franchement il faut vraiment être dingue pour tenter de passer entre les barrières une fois qu’elles sont baissées….

 

-          Mais non ! faut être suicidaire j’te dis…

 

-          Ouais ou alors faudrait vraiment que ce soit une question de vie ou de mort….

 

-          Mais même….ça coûte quoi d’attendre 2 minutes le passage du train ?

 

-          Y en a, ils se prennent pour Loeb ou j’sais pas moi …

 

-          Ou alors c’est sa femme qui lui casse tellement les pieds à chaque fois qu’il est en retard que…

 

-          Wouais très drôle vraiment Juju, si ça se trouve le mec est mort alors évite de plaisanter avec ça, tu veux !

 

-          OK, OK…

 

-          Allez au boulot, on a des cars à envoyer.

11h12

 Le premier autocar arrive, il est pris d’assaut. Naturellement ! Tout le monde ne pourra pas monter. La Diva joue des coudes, des talons, des épaules. Rien n’y fait. Et elle de brailler encore :

 -          Bande de crétins ! Tous des idiots ! Laissez-moi passer ! J’ai un rendez vous très important à Genève !

 Et un jeune (assis au dernier rang du car) de lui répondre :

 -          Ouais ben moi j’ai piscine ! Et faut se battre ici c’est la loi de la jungle, on n’est pas chez Mickey, mamie !

 Outrée, la voilà qui s’en va sans un mot. Je me demande bien ce qui l’a le plus choquée, de la moquerie ou du sobriquet dont il l’a affublé. Elle parait presque calme. Mais je sens qu’il ne faut pas s’y tromper : sûrement « le calme avant la tempête ». Et en effet…

 11h16

 Je la suis des yeux, la voilà qui vient vers moi. Enfin plutôt vers le bureau du chef de service. Elle entre et somme le chef de gare de lui trouver SUR LE CHAMPS un TAXI pour l’emmener à son rendez vous à Genève à l’Hôtel Kempisky. Le chef de gare en a vu d’autres. Il lui suggère fermement de sortir et d’attendre un taxi à la station. Mais la voilà repartit de plus belle et tout y passe, les menaces (une femme d’affaires a des relations, il faut le savoir), les insultes (même les divas en connaissent quelques-unes), les supplications (pas assez sincères, personne ne s’y laisse prendre), enfin les larmes (arme fatale de la princesse en détresse). C’est ce qu’elle pense, la diva. Mais voilà les cheminots qui se sont faits copieusement injuriés n’ont que faire de ses larmes de crocodile. Et les voilà repartis à leurs obligations.

 Et mon héroïne du jour, reste là, une larme inutile à l’œil, presque résignée à son sort.

 Soudain le régul appelle et le haut-parleur dans le bureau crache alors :

 -          Ca y est, on va pouvoir reprendre le trafic. Le crétin dans l’Aston Martin a eu un de ces coups de bol ! On peut même dire que c’est un miraculé ! Les pompiers disent qu’ils n’ont jamais vu ça. Il ne reste quasiment plus rien de la voiture… Du gâchis j’te dis….C’est pas à Genève qu’il devrait aller mais à Lourdes. Et en plus l’énergumène après cela, il engueule tout le monde parce qu’il va rater un important rendez vous à Genève….à l’hôtel kempins-je-sais-pas-quoi…Mais pour qui il se prend, celui-là, le « prince consort » ! T’as déjà vu aussi égocentrique que ça, toi ?

 -          Pour sûr, j’ai sa « princesse », là, dans mon bureau…

 

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Cinquième Prix

attribué à Emmanuelle Cart-Tanneur (dép. 69)

pour sa Nouvelle : "Etoile Filante"


Si j'avais su que le voyage durerait aussi longtemps, j'aurais emmené Bella.

Bella, c'est ma poupée, enfin, ma préférée, parce qu'il y a aussi Suzie, mais celle-là, elle a de moins beaux habits : Mamita me l'a offerte toute habillée pour mes six ans alors que les habits de Bella, c'est maman qui les a cousus. Elle est très douée en couture, maman, c'est normal, c'est son travail, et c'est bien utile parce que beaucoup de gens viennent la voir pour lui passer des commandes et cela nous fait un peu plus de sous ; je le sais parce que je l'ai entendue en parler avec Papa avant qu'il ne s'en aille, ils disaient tous les deux qu'il allait falloir que Maman  l'aide  puisque lui pouvait plus travailler, je n'ai pas bien compris mais c'est depuis ce moment que Maman fait moins de robes pour mes poupées et plus pour des gens que je ne connais pas.

 Mais on est parties si vite que je n'ai pas eu le temps de préparer mes affaires ; j'ai juste pris mon manteau et mon goûter que je n'avais pas terminé, seulement il y avait tellement de monde à la gare que je l'ai perdu dans la bousculade. Tant pis. Heureusement que je n'ai pas lâché la main de Maman, car la foule était plutôt effrayante et j'ai même vu un enfant qui pleurait, tout seul dans un coin, mais on n'a pas eu le temps d'aller voir si on pouvait l'aider, les gens derrière nous poussaient si fort qu'on ne pouvait pas s'arrêter – je n'avais jamais vu une telle pagaille.  C'est la première fois que je prends le train : je n'imaginais pas cela ainsi !

 Ensuite on est montées dans le wagon, avec plein d'autres gens. Je me suis assise, pas Maman, qui est restée debout au début, mais j'étais trop fatiguée. Les portes se sont fermées, j'ai entendu le sifflet qui donnait le signal du départ, et puis le train a démarré.

Je crois que je me suis endormie.

 -                                On va où, Maman ?

Je me suis relevée ; j'ai le dos un peu endolori, mais ça va. Maman est toujours debout ; elle regarde dehors, mais c'est trop haut pour moi. Je voudrais qu'elle me dise ce qu'elle voit ! On n'a jamais voyagé, et je suis plutôt curieuse. Pourquoi suis-je si petite ?

 

-                                Maman ? On va où ?

Elle ne me répond pas ; peut-être ne m'a-t-elle pas entendue. Je le lui redemanderai plus tard. Peut-être allons-nous retrouver Papa ? Oh ! Ce serait une belle surprise ! Depuis qu'il est parti en voyage d'affaires, on n'a pas eu de nouvelles, parce que son nouveau travail est très loin de la maison ; mais Maman m'avait dit qu'on en aurait bientôt : c'était peut-être ça ! On allait lui rendre visite et ils n'avaient pas voulu me le dire ! Que je suis contente de le retrouver !

 J'aimerais quand même bien arriver bientôt. Je commence à regretter mon goûter perdu : j'ai un peu faim. Soif, aussi. Il fait si chaud dans ce wagon ! Pourquoi ne peut-on pas faire entrer de l'air ? Autour de nous les gens ont l'air fatigué aussi. Il faudrait trouver un contrôleur, le lui demander, mais depuis notre départ on ne s'est pas arrêtés alors personne d'autre n'est monté.

 Maman s'assied finalement ; elle a besoin de se reposer aussi, surtout avec le nouveau bébé qui va venir. Elle me l'a expliqué jeudi dernier, on était toutes les deux et elle m'a dit que j'allais devenir une grande sœur, je me suis demandé comment on pouvait avoir un bébé sans Papa mais elle m'a dit que cela faisait déjà quelques semaines qu'il était là dans son ventre, et que quand Papa était parti ils ne le savaient pas encore ; c'est pour ça qu'elle ne lui avait rien dit. Sûr que s'il avait su, il aurait refusé son nouveau travail trop loin. Mais bon, maintenant qu'on va le retrouver, on va pouvoir lui annoncer la bonne nouvelle. Et moi, je veux que Maman soit en pleine forme pour le lui dire.

 -                                Tu t'appelles comment ?

C'est un petit garçon qui vient de m'interpeller. Il était tout près de moi, depuis le début, mais je n'avais pas fait attention à lui. Il doit avoir mon âge, peut-être un peu plus, six ou sept ans, je ne sais pas. Je m'ennuie un peu dans ce train, alors je suis contente de parler un peu :

-                                Esther. Ça veut dire " étoile ʺ en hébreu.

-                                Ah. C'est pour ça qu'il y en a une sur ton manteau ?

Je reste muette : c'est vrai, pourquoi Maman a-t-elle cousu cette étoile ? Je ne le lui ai pas demandé, mais ce petit garçon a peut-être raison : c'est pour aller avec mon nom !

Mais alors, pourquoi Judith en a-t-elle une aussi à l'école ? Il faudra que je demande à Papa s'il le sait ; Maman s'est endormie.

-                                Moi, c'est Jacques. Tu sais où on va ?

-                                Non ; et toi ?

-                                Non. Mais c'est drôlement loin …

Ensuite, on ne sait plus quoi se dire. Mais j'espère bien que Jacques descendra à la même gare que nous ; j'aimerais bien devenir son amie.

 Je me assieds, à côté de Maman, et sans la réveiller je prends sa main dans la mienne. Comme je suis contente d'avoir bientôt ce bébé à câliner ! J'espère que ce sera une fille ; je pourrai lui prêter mes poupées. Je lui donnerai même Bella, si elle est très mignonne. Quoique, si c'était un garçon, c'est Papa qui serait content : il pourrait l'emmener faire de la bicyclette, parce qu'avec moi, ça n'a pas été brillant. Ce qu'on  ri l'hiver dernier quand j'ai passé mes dimanches avec lui à essayer de me lancer ! Il n'y a rien eu à faire. Et c'est tant pis ! Je ne suis pas une sportive, c'est tout. Et puis, à l'école, on ne me demande pas de pédaler, mais de savoir compter, écrire, et lire ! Lire … Je crois que c'est ce que j'aime le plus au monde. La semaine de Suzette, Bécassine, il me faut encore des livres avec des images mais quels moments enchantés je passe avec eux ! Maman me gronde souvent parce que je ne l'entends pas quand elle m'appelle pour dîner … Quel dommage que j'aie oublié de prendre de la lecture pour le train !

Sûr que Papa ira m'acheter un illustré. Je lui montrerai alors que je sais très bien lire maintenant. Il sera fier de moi !

 J'ai dû me rendormir. Il fait nuit. J'ai froid.

Je me serre contre Maman qui m'entoure de son bras.

J'espère qu'on arrivera bientôt.

 Le jour s'est levé. Tout le monde s'éveille autour de nous. Certains restent assis par terre. Plus personne n'a envie de parler.

Et puis le train ralentit, enfin ! Je le sens, et je l'entends, le cri strident de ses roues sur les rails se fait plus traînant ; les voyageurs se regardent en silence, baissant vite les yeux dès que des regards se croisent. On rassemble ses affaires, on époussette ses vêtements. Je serre la main de Maman à la briser. J'espère que Papa sera là.

 Le convoi s'immobilise. J'entends des cris d'hommes dans une langue que je ne comprends pas.

Les portes de notre wagon s'ouvrent en grand, nous inondant d'un soleil qui nous fait cligner des yeux.

Cela ne ressemble pas à une gare ; je ne vois pas de quai. Je ne vois pas Papa.

Mes yeux s'accoutument à la lumière ; je tourne la tête vers le grand portail que le train vient de franchir. Il y a trois mots inscrits là-haut, en lettres de fer, trois mots que je déchiffre avec difficulté : ARBEIT … MACHT … FREI …

Je ne comprends pas ce que cela veut dire.

 Ils nous ont fait descendre du wagon. Ont séparé les filles et les garçons : je vois Jacques s'en aller, en me faisant un petit signe de la main.

 J'espère qu'on pourra se revoir quand on sera rentrés à Pantin.

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Sixième Prix

attribué à Sébastien Broc (dép. 68)

pour sa Nouvelle : "Atlantic Express"

 

La gare de Nantes vibrait toujours d'une activité fébrile. Les voyageurs pressés traversaient le hall principal à toute allure, ne jetant qu'un bref coup d'œil au panneau affichant les destinations et les heures et poinçonnant à la vitesse de l'éclair leurs billets, avant de s'engouffrer dans les passages souterrains qui leur permettaient d'accéder à leurs trains. Les employés de la gare étaient contaminés par la même frénésie. Ils s'agitaient derrière leurs comptoirs, consultaient nerveusement les horloges majestueuses qui rythmaint leur travail. Sonneries de téléphones, sifflements de vapeur, voix incompréhensibles retentissant dans les hauts-parleurs et résonnant dans le bâtiment. Une cacophonie nerveuse habituelle en somme.

 Pourtant, ce jour-ci, la gare paraissait prise d'une fébrilité plus importante. Elle semblait plus noire de monde. Un flot de messieurs en redingote noire et de dames en grande robe poussaient les lourdes portes vitrées rehaussées de lignes dorées. Au vacarme ambiant venait s'ajouter d'innombrables éclats de voix. Il se passait quelque chose. Jamais les employés, pourtant habitués à tout, n'avaient vu pareille foule se presser dans leur monde. La présence de nombreux reporters, armés de calepins, crayons et appareils photographiques volumineux, marchant de long en large, harcelant de questions les employés préposés à l'accueil, n'était pas non plus habituelle.

 Soudain, la clameur s'amplifia. Un groupe de policiers pénétra dans la gare, ouvrant la voie à une quinzaine de personnes somptueusement habillées. A leur tête, un homme d'âge mûr, l'air sévère accentué par sa barbe impeccablement taillée, marchait d'un pas assuré. Il portait un uniforme de marine sombre, aux boutons dorés, sa casquette noire sous le bras. Toute la bonne société de Nantes le connaissait. Il s'agissait du capitaine Adam Vesner, un visionnaire d'après certains, un fou selon d'autres, membre du très sélectif club atlantique qui rassemblait ce que la ville comptait de personnes influentes et riches qui entretenaient un lien avec cet océan. Ceux qui l'accompagnaient arboraient eux-aussi la fière médaille de la société. Parmi eux, tous pouvaient reconnaître le patron des chantiers navals de l'Atlantique, l'un des plus grands employeurs de Nantes et des plus fortunés. A ses côtés se tenait l'aventurier qui avait entrepris avec succès la traversée de l'océan en voilier et en solitaire.

 Adam Vesner fendait la foule venue spécialement pour lui avec une prestance toute martiale en direction du quai n°1. Une tribune y avait été installée. Il y monta. Aussitôt, le silence se fit. La fébrilité impatiente s'était muée en ferveur religieuse. Les reporters se tenaient prêts à noter son discours, les yeux emplis de curosité pour l'objet colossal dissimulé derrière un épais rideau. Un train d'un nouveau genre, à en croire les bruits qui circulaient depuis déjà une semaine.

 - Mes chers amis, commença-t-il d'une voix forte qui vibrait d'une émotion contenue à grand peine. Voici quelques années, je me suis lancé un défi : vaincre l'océan atlanique en reliant l'Europe à l'Amérique en train. On m'a traité de fou, on m'a prédit ma ruine, on a même attenté à mon projet…

 Tous ceux qui étaient présents savaient à quoi il faisait référence. Ses travaux avaient pris du retard à cause des vols sur ses chantiers et surtout des explosions répétées et suspectes. Son projet ne lui avait pas valu que des amis. Son opposition à un membre important du club atlantique, représentant français de la compagnie de la White Star Line Ships, avait défrayé la chronique, ce dernier accusant le capitaine de concurrence déloyale. Il n'y avait qu'un pas à franchir pour trouver le responsable de ces forfaits, un pas que les journalistes n'avaient pas manqué de faire. L'absence de ce personnage le jour même de l'inauguration leur donnait raison. Les articles publiés le lendemain ne manqueraient pas de faire ce rapprochement et ternir l'image de cet homme et de la compagnie de paquebots qu'il représentait.

 Adam Vesner tenait pourtant sa revanche. Ce jour consacrait la réussite de son pari audacieux. Et, d'un geste sec, il tira sur un cordon. Aussitôt, les amarres libérèrent le rideau qui tomba majestueusement, découvrant une locomotive à vapeur rutilante, au nez effilé et ses wagons, dont les parties saillantes étaient recouvertes d'une peinture cuivrée et dorée. Un médaillon frappé aux initiales de son propriétaire dans une couronne de laurier ornait chaque porte aux côtés de l'écusson du club atlantique, en hommage à tous ceux qui, dans le club, avaient eu confiance en lui et avaient partagé les risques en consacrant une partie de leur fortune personnelle à la réalisation du projet. L'admiration de la foule était palpable. La stupéfaction avait été telle que personne n'avait réagi au moment où la machine avait été dévoilée. Ce silence avait duré quelques secondes avant que ne se déchaînent les vivats et les applaudissements admiratifs. Le capitaine venait de frapper l'imagination pour longtemps, à en juger par cette réaction. Et il ne comptait pas en rester là.

 - Enfin, si je vous ai convié ici, ce n'est pas seulement pour vous montrer le fruit de mon labeur, mais c'est aussi pour vous y faire participer. Je vous invite à rejoindre mes compagnons du club pour le voyage inaugural de trois jours en direction de New-York. Un voyage qui, j'en suis certain, marquera à jamais l'Histoire ! En voiture !

 Les journalistes étaient abasourdis. Ils ne s'attendaient pas à pareille annonce. Tous scandèrent alors avec joie le nom du visionnaire qui descendait de la tribune en souriant. Les hommes du club le congratulèrent avec empressement. On venait lui serrer la main, lui donner l'accolade. Des rires fusaient. Puis ce fut le départ. Chacun fut prié d'embarquer au plus vite sous l'œil débonnaire mais tranchant du génial concepteur. Les hommes de presse prenaient des notes, couchaient sur papier leurs impressions en découvrant les somptueux salons ornés de marines, les cabines luxueuses où le confort le disputait au plus grand raffinement. Certains s'essayaient même à quelques comparaisons avec l'Orient Express. De l'avis de tous, ce train le surpassait. Ils en avaient presque oublié leur destination. New-York. Par train.

 Le capitaine les laissa jouer les grands hommes, vautrés sur les confortables fauteuils de cuir, engloutissant les coupes de champagnes mises à leur disposition et discuter avec les autres membres du club pour brosser un portrait élogieux de leur hôte visionnaire. Il préférait être dans le poste de pilotage, devant sa barre. Le paysage défilait devant lui. La ville étirait ses faubourgs le long de la Loire. Bientôt, les chantiers navals succédèrent aux maisons ouvrières. Les grues se détachaient sur un ciel aussi bleu que l'océan vers lequel se dirigeait le train. Le cœur d'Adam Vesner se serra lorsqu'il vit les rails puis les premières roues de sa machine s'enfoncer dans l'eau salée

 Dans le salon principal, tous s'exclamèrent d'une même voix. La surprise était totale. L'émerveillement ne tarda pas à s'inviter lui-aussi. Un nouveau monde se dévoilait. Des poissons et d'autres créatures marines venaient s'ébattre devant les épaisses vitres, sans doute attirés par la lumière des wagons. Ils observaient sans doute avec curiosité cette étrange machine qui traversait leur univers et ses non moins étranges occupants, tous collés aux parois vitrées et aux hublots, fascinés par ce qu'ils découvraient.

 - Aquarium marin pour poissons curieux, plaisanta un journaliste en imaginant le titre qu'il composerait à son arrivée.

- Tu veux dire Humarium, renchérit l'un de ses collègues, tout aussi enjoué.

 Tous continuaient d'observer les environs. Le plancher océanique s'étendait de part et d'autres, comme une plaine avec ses rochers, ses forêts d'algues gigantesques et sa faune. Chaque voyageur s'exclamait lorsqu'il surprenait un banc de poissons s'envoler à toutes nageoires au dessus des prairies d'algues vertes, lorsqu'il croisait le regard si étrange d'un poulpe esseulé ou tombait sur un requin en maraude. Des rires excités fusaient lorsque des dauphins abandonnaient leurs jeux habituels pour tenter de rivaliser de vitesse avec cette machine qui les intriguait. Tous étaient au comble du bonheur lorsque soudain, le train s'arrêta.

 - Pourquoi s'est-on arrêté ? s'enquit nerveusement un membre du club.

- C'est une panne, laissa tomber un autre dont le tremblement de la voix trahissait sa nervosité.

- Nous sommes perdus, s'éplorèrent les autres. Qui peut nous retrouver à cette profondeur ?

- Rassurez-vous mes amis, c'est un arrêt volontaire.

 Tous se retournèrent vers le capitaine qui venait de faire irruption dans la pièce. Il opposait un visage calme et serein à leurs faces anxieuses, si bien que chacun reprit contenance, suspendu aux lèvres de leur hôte. Celui-ci souriait.

 - Je me suis dit que vous aimeriez vous dégourdir un peu les jambes.

 Quelques minutes plus tard, une vingtaine de personnes en scaphandre lesté foulait le sol de la pairie. Elles se dirigeaient vers une forêt d'algues géantes. Chaque pas était l'occasion d'une nouvelle découverte. Les petits animaux, dérangés, fuyaient ces promeneurs extasiés. De petits calamars s'enfuyaient en s'illuminant de colère ou de crainte, des crustacés s'enfouissaient avec hâte dans leurs terriers d'où ils dressaient leurs pinces pour dissuader les voyageurs d'approcher, des serpents de mer sinuaient avec vivacité tandis que des soles s'enterraient. Ils se promenèrent ainsi de longues minutes, entre le kelp, domaine de créatures plus grosses, plus nombreuses. Il fut pourtant temps de revenir sur leurs pas, vers leur train immobilisé au milieu de l'océan. Et lorsqu'ils émergèrent du kelp, tous marquèrent un instant d'arrêt, subjugués par la vision irréelle de la machine du capitaine Vesner.  La nuit commençait à tomber. L'éclat du soleil, déjà ténu à cette profondeur, commençait à décliner. La lumière qui s'échappait des hublots et des vitres du train le faisait paraître telle une chenille lumineuse, se reposant tranquillement. Et, alors que le crépuscule s'avançait, une nuée de créatures lumineuses s'échappa du sol pour remonter vers la suface dans un feu d'artifice de couleurs. Un exceptionnel baptème de la mer pour un voyageur inhabituel en ces lieux. De quoi marquer les esprits pour cette première journée.

 Le lendemain, alors que chacun était attablé devant un copieux petit déjeuner, digne des plus luxueux paquebots, les conversations allaient bon train. Chacun revenait sur les merveilles qu'ils avaient vu la veille et s'interrogeait sur les performances de la formidable machine. Les membres du club félicitaient le capitaine pour avoir vaincu la mer, les journalistes se plaisaient à imaginer les retombées de cette formidable découverte et ses dommages collatéraux, comme la fin de la domination des transatlantiques. Certaines compagnies allaient grincer des dents. Elles étaient assurémment derrière les attentats perpétrés contre le chantier.

 Dès que tous eurent terminé de déjeuner, Adam Vesner les convia à une visite des rouages de sa machine. Ils se retrouvèrent alors dans la locomotive, devant une chaudière traditionnelle, alimentée par du charbon.

 - Ce train fonctionne comme les autres. La puissance de la vapeur fait tourner les roues. C'est dans cette chaudière que nous enfournons le charbon. La seule différence réside dans le fait que nous ne pouvons rejeter la vapeur à l'extérieur. Aussi lui ai-je trouvé une utilité. Nous la récupérons dans ces conduits que vous voyez serpenter sur le plafond et les murs.

 Il invita le groupe à suivre les canalisations. Elles courraient sur les parois jusqu'à une série de quatre formes cylindriques, couchées sur le sol. Il s'agissait d'autant de turbines que faisait tourner la vapeur. Une petite centrale assurait donc, aux dires du capitaine, l'alimentation en électricité. La vapeur poursuivait ensuite son chemin dans quatre conduites, en direction d'un condensateur. Là, sous pression, elle reprenait un aspect liquide et s'échauffait. Elle ressortait par de petites canalisations qui venaient s'enfouir dans les murs et le plafond.

 - Voilà comment les wagons sont chauffés.

- Mais comment avez-vous vaincu la formidable résistance de l'eau ? s'étonna un journaliste.

- Tout vient de la forme. Sous le nez effilé de l'engin, une ouverture permet de prendre l'eau dont nous avons besoin pour la chaudière. A l'arrière, un système similaire fonctionne dans l'autre sens et rejette l'eau qui aura circulé dans le train. Notre train est donc à la fois tiré et populsé car, encore sous pression, elle ajoute à la …

 L'explication fut brutalement interrompue. Trois des quatre turbines furent volatilisées par une explosion tonitruante. Des fissures lézardaient les murs et le plancher. Les parois se gondolaient en craquant, comme si elles étaient écrasées par la main d'un géant. Tous les journalistes hurlaient de panique devant l'étendue des dégâts et les blessures de certains, ébouillantés par la vapeur qui s'échapait en sifflant des conduites éventrées.

 - Il y a des sphères de sauvetage à l'arrière du train, indiqua le capitaine d'une voix mesurée, afin de les rassurer.

 Et, alors que tous se précipitèrent à l'arrière pour tenter de gagner ces providentiels moyens de sauvetage, il s'était agenouillé devant l'endroit où se tenaient ses génératrices d'électricité. Son visage fermé ne laissait entrevoir aucune émotion, pas même celles, pourtant légitimes, de l'abattement et de la peur. L'œuvre de sa vie allait pourtant bientôt disparaître, lui avec, seul, abandonné de ceux qui l'avaient tant loué. Ses yeux s'étrécirent soudain. Il tendit la main sous un cylindre éventré et en retira les vestiges d'une horloge. Il ramena également quelques fins rouages dentelés. Une larme s'échappa pourtant de ses yeux secs. Il venait de comprendre. Un attentat. Un de plus. Un qui privait l'humanité d'une découverte si grandiose. Il serra fort la main sur le vestige du mécanisme, comme s'il voulait par son intermédiaire briser son lâche agresseur, tandis que les parois hurlaient de plus belle.

 ***

 Les fières tours de New-York se détachaient dans la brume matinale. Un paquebot de la White Star Ships Line annonça son arrivée d'un formidable coup de sirène. A son bord, c'était la liesse. Les passagers s'étaient approchés des gardes-fous et scrutaient les quais à la découverte des lieux, à la recherche de visages amis. Pourtant, une vingtaine de personnes ne partageait pas l'allégresse et la fébrilité des autres. Il s'agissait des rescapés de l'Atlantic Express. Ils regardaient les immeubles et les quais sans vraiment les voir. Leurs pensées étaient tournées vers le naufrage auquel tous, à l'exception du capitaine, avaient échappé.

 Les nacelles de sauvetage étaient remontées à la surface sans souci. Grâce à l'équipement radio présent, ils avaient pu contacter un paquebot qui croisait dans les parages pour qu'il se détourne et les recueille. L'attente qui avait suivi avait été lourde. Pas un bruit. Tous avaient gardé le silence. Ils avaient revu les derniers instants de la merveilleuse machine. Les sphères s'étaient détachées sans problème et s'étaient élevées au-dessus du train immobilisé dont l'éclat pâlissait. Les fanaux s'étaient coupés les uns après les autres. Seules les lumières des wagons avaient résisté plus longtemps, avant de s'éteindre, d'un seul coup, au moment où la locomotive cédait sous la pression. Un flot de bulles d'air s'était échappé de l'engin en perdition. Puis, plus rien. Ni lumière, ni bulle. Le train s'était éteint et reposait, avec son inventeur, au fond de l'océan.

 Aussi ne partageaient-ils pas l'allégresse ambiante. Leur arrivée aurait dû être triomphale et marquer durablement les esprits. Au lieu de cela, ils accostaient, inconnus, perdus au milieu d'une foule anonyme, le cœur alourdi par la certitude que la disparition d'Adam Vesner et de sa machine n'était pas dûe au hasard, ne serait-ce que parce qu'elle arrangeait bien les compagnies de paquebots transatlantiques. Le capitaine du navire n'avait-il pas sourit fugacement en apprenant leur mésaventure ?

 Moins d'une année plus tard, les journaux s'emballaient pour évoquer un nouveau naufrage, celui du plus grand paquebot de tous les temps. Le Titanic avait sombré, victime de son gigantisme et de la prétention de ses concepteurs. Un nouveau coup de boutoir porté à la prétendue toute puissance de ces vaisseaux. Certains articles faisaient le rapprochement entre la mésaventure du navire et celle du capitaine Vesner. Etait-il revenu se venger du fond de l'océan ? Après tout, personne ne l'avait vu mourir. Déjà, d'autres visionnaires s'attelaient à frapper le colosse à terre qu'étaient les compagnies de paquebots. Certains se voyaient déjà traverser l'océan Atlantique au moyen d'avions, de ballons ou de dirigeables. L'ère des paquebots transatlantiques, ces colosses de l'océan, arrivait à son terme. Adam Vesner avait ouvert la brèche. D'autres, imitant son exemple, s'y engouffraient.

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Septième Prix

attribué à Hélène Geli (dép. 31)

pour sa Nouvelle : "L'inconnu de l'horloge"

 

Vendredi 25 avril, 16h 05.

Il fait beau, le printemps est en avance et je pars finalement en vacances. Mon moral n'est pas au plus bas aujourd'hui. Tout va au mieux. Le souvenir de Paul s'estompe, "je" l'estompe car cela ne se fait pas naturellement. Mon psy m'aide à faire le deuil de cette relation et à m'autoriser à vivre, de nouveau...vie nouvelle, abrupte, Everest à conquérir chaque jour.....

 Je cours, comme toujours, de peur d'être en retard car les correspondances sont rares à cette heure. Ma valise à roulettes, belle invention, vole derrière moi. Elle  prend du ballant, attention, il s'agit de ne blesser personne. Je me faufile parmi les passants et poursuis une course effrénée, conséquence d'une "maladie" familiale: être toujours en avance, très en avance.

Correspondance ponctuelle, prise sans encombre. Satanée valise! Je me suis imposée ce lourd fardeau - plus lourd que d'habitude - comme pour me punir de partir, de prendre un peu de plaisir. Je fais preuve de la plus grande indécision lors des préparatifs d'un voyage et je ne peux jamais choisir l'essentiel à emporter. Moi qui toute la journée prend des décisions de grande importance dans mon travail, je tremble à l'idée d'oublier un objet indispensable ou une paire de chaussures. Alors, je prends tout. Tout ce qui pourrait peut-être me servir: tenue de campagne, de ville, de soirée. Et s'il faisait froid? Robes légères  et sandalettes car il peut faire chaud à Genève...Et tout cela a son poids. Je ne prends que rarement l'avion car mes bagages sont toujours surtaxés et le poids qu'ils peuvent atteindre m'effraie. La balance me renvoie violemment à mon inaptitude.

  Je suis rouge et essoufflée lorsque j'arrive et j'ai  plus d'une demi-heure devant moi. Je m'assieds pour  reprendre mon souffle et laisser reposer mes doigts. Ceux-ci sont blancs et semblent ne pouvoir se décrisper de la poignée...J'ai bien dit que je m'asseyais pour reprendre mon souffle et uniquement car se reposer est impossible. On se pose sur les bancs d'une gare, on ne se repose pas!  Les bancs des gares, de nos jours, sont volontairement inhospitaliers. Il ne s'agirait pas qu'un SDF put s'allonger un moment et se réchauffer! Les gares sont faites pour les voyageurs, non fumeurs, propres et rasés de frais (ou l'équivalent pour les femmes) et on ne sait pas à quoi servent ces plaques dures aux couleurs vives qui seules tiennent lieu de sièges. Je pense que c'est le règlement, il faut des bancs!

 Ce hall n'a pas changé en dépit des tentatives de réaménagement et des peintures rafraîchies. L'odeur d'huile rance, de café et de transpiration mêlées, le ballet incessant du flot des voyageurs et les annonces inaudibles lui confèrent son immuabilité. Quelques pleurs d'enfants, rarement des rires ou des babillages et le bruit des roulettes de valises aussi, très important, le bruit des roulettes.

J'ai le temps de prendre un café mais je suis clouée sur le banc. Finalement, je n'ai pas envie de café. Je me contente d'observer les passants. J'aimais beaucoup observer les gens, avant. Avant cette rupture qui a changé ma perception du monde. Paul lui était toujours en action.  

 Je n'ai pas vraiment envie de me retrouver à Genève. Mes amis m'ont tellement suppliée, m'appelant tous les jours au téléphone, que j'ai fini par céder.

- " Cela te changera les idées, tu sais comme la ville est belle au mois d'avril ...Le  Musée Rath et ses "Trésors de l'Islam" te séduira. Nous irons déguster un Grillardin Gourmand et une Tatin aux pommes et pain d'épices à la Brasserie Lipp.

Ils ont avancé tous les prétextes pour me convaincre. Pourquoi la ville serait-elle plus belle en avril? Ils ne m'en avaient jamais parlé auparavant. Ce sont mes meilleurs amis. Des amis fidèles qui ne se contentent pas de profiter de ma notoriété. Ils sont là pour "le pire et le meilleur", comme dans le mariage... Heureusement que je n'ai pas épousé Paul pour le pire et le meilleur. "Le pire" a été doublement évité puisque nous n'avons pas eu l'enfant que je souhaitais.

-"Les voyageurs pour Mebcgugrge......attendaunsfd  ....le quai obudbuod ".....

Je n'ai rien compris à l'annonce mais, après un bref coup d'œil à la pendule,  je me décide à rejoindre le quai. Il est 17h23 et mon train arrive dans 15 minutes.

Avez-vous déjà emprunté un escalier mécanique avec une énorme valise à roulette qui tangue? Je vais y arriver, il n'y a pas de raison, tous les autres voyageurs le font...J'en suis capable!

Je parcours quelques couloirs interminables et malodorants, sans me presser cette fois, accompagnée du sourd bruit de ma valise roulant sur le sol. Il devrait y avoir une loi sur l'insonorisation des roulettes. Ce bruit m'est insupportable mais je ne peux renoncer si près du but.

 Il n'y a que lui et moi sur le quai numéro 5. Lui est grand, brun et frisé. Moi, je suis jolie, célibataire et déprimée. Lui a la trentaine et moi itou. Lui semble pensif ...et je me surprends à le détailler  -irais-je mieux ?

Il est soigné mais sans plus. Pas du genre à se passer des crèmes sur la peau, non, juste naturel !

Il se tient debout, immobile et son regard est rivé sur  l'horloge du quai  qu'il ne quitte des yeux que pour consulter son téléphone portable.

Pas de bagage! Il attend certainement quelqu'un. Je me plais à l'observer. De sa une veste de coton Camel -d'un ton au dessus de celui de son pantalon - dépasse un col de chemise finement rayée, sans cravate. Des chaussures de cuir souple complètent  parfaitement sa tenue. Je ne vois pas ses chaussettes. J'accorde beaucoup d'importance aux chaussettes. Paul enfilait la première paire venue...

 De temps en temps, il soupire en regardant son téléphone:

-Toujours pas de message? semble-t-il penser

 Deux jeunes filles ont rejoint le quai. Elles minaudent et rient, espérant certainement attirer son regard, en vain. Leurs rires emplissent le quai mais il ne prête aucune attention à ce qui l'entoure. Je me sens moi-même transparente. Je porte pourtant ma robe rouge, celle qui met mes jambes en valeur. Je ne suis pas dénuée de charme et j'attire généralement les regards. Pourquoi ne me voit-il même pas?

Ses mains, longues et délicates, n'ont certainement jamais effectué des travaux  manuels. Il se dégage de sa personne une aisance naturelle, comme s'il était dans son élément sur ce quai de gare...

Il doit toujours être dans "son élément "...bien dans sa peau quoi!  Il doit être prof, non journaliste plutôt, à moins qu'il ne soit écrivain. Oui c'est celà, il a cet air inspiré de l'écrivain toujours en recherche que rien ne peut détourner de ses pensées. Il n'est certainement pas venu chercher son inspiration dans cette gare. Il est là pour un autre motif mais lequel? Qui attend-il ? Une femme, l'amour de sa vie ou bien sa mère, ses enfants. Il attend sans doute, ses enfants, d'où son impatience. Cela fait si longtemps qu'il ne les a pas serrés dans ses bras! Une séparation douloureuse, un divorce déjà prononcé, quel drame vit-il? Ils seront bientôt réunis pour un long week-end.

Il s'impatiente et  consulte sans cesse ce téléphone. Pas de train entrant en gare, aucun retard n'est annoncé alors pourquoi cette frénésie autour de son téléphone portable. Je me trompe certainement depuis le début,: il a envoyé un message à sa maîtresse car il n'a que quelques minutes à lui consacrer entre deux trains!

 Un homme m'aborde pour me demander l'heure..Il me sourit bêtement alors que je lui indique la grande horloge d'un geste de la main. Il tente d'entamer la conversation...Je ne l'entends pas.

 Mon bel écrivain n'a toujours pas bougé. Un train arrive en gare et il ne frémit pas. Ce n'est pas celui qu'il attend...Ce n'est pas le mien.non plus.  Les minutes s'écoulent trop rapidement. Pourrais-je en savoir plus avant de partir?

Il est si mystérieux! Il y a si longtemps que je n'ai prêté attention à un homme. Je me sens toute émoustillée...et si je ratais mon train...Mes amis m'en voudraient certes un peu, mais ne seraient-ils pas heureux si ma vie retrouvait quelque saveur? Je ne peux freiner mon imagination fertile et les hypothèses affluent.

 Le quai s'emplit et je dois changer de place pour le voir. Je me rapproche même et ose déambuler devant lui. Ses yeux n'ont toujours que deux pôles d'intérêt, l'horloge ou le téléphone. Celui-ci sonne soudain et mon inconnu déccroche immédiatement.

- " Je n'ai pas fini, je te rappelle...»

J'en suis toute retournée, j'ai entendu sa voix! Elle est comme je l'imaginais, grave et douce. Détail inattendu qui n'est pas pour me déplaire, elle est empreinte d'un léger accent du Sud.

 J'en suis persuadée maintenant, il m'a vue et simule certainement le désintérêt pour mieux attirer mon attention.

- Mais ma fille, ça ne va pas! Il ne t'a pas remarquée! A aucun moment il n'a regardée autour de lui depuis que tu l'observes!

Du réalisme! Stop à l'imagination! Contentons-nous de ce que nous voyons! Je vois une main sans alliance. Je vois un très bel homme préoccupé. Je vois qu'il ne m'a même pas regardée. Je ne vois pas ses yeux car je ne peux me  placer entre lui et l'horloge pour les voir, sans motif. Or, je n'ai aucun motif de le faire. Je lis mieux l'heure de loin.

 Il semble planté là. Il se dégage de sa personne un certain " mystère"..... Oui, c'est cela, il est surtout mystérieux!

Je donnerais cher pour qu'il se tourne vers moi et me sourie. Il a une grande bouche et doit avoir des dents éclatantes et un beau sourire. Que ne se tourne-t-il vers moi?

 Un autre train entre en gare, aucun frémissement de sa part. Je n'y tiens plus. Qui attend-il? Pourquoi? Vais-je enfin savoir qui est l'élue de son cœur? Ou l'élu?  Tiens, je n'avais pas envisagé cette hypothèse. Il est peut-être gay. Voilà pourquoi il ne m'a même pas vue. Alors, aucune histoire d'amour ne va débuter, pas même une aventure? Tout à coup, la matinée me semble moins printanière.

 Elue ou élu, peu importe mais je voudrais savoir avant de partir ... Si mon train n'arrive pas vite, je vais tomber amoureuse de cet écrivain-journaliste inconnu. Mais s'il arrive,  je ne vais pas connaître la vérité.

 -"Le kjgg en khlhlhmùùbv de Genève va ougoub en gare!"

 De l'annonce, je n'ai évidemment rien reconnu, hors "Genève". Le moment est venu..Je vais partir sans savoir et mon bel inconnu gardera son secret.

Je décide de m'approcher de lui, dans l'espoir fou qu'il se passe quelque chose au dernier moment. J'avance vers lui le plus  discrètement possible. Son téléphone sonne pour la deuxième fois. Vivement, il décroche et sourit. Ses dents sont éclatantes et son sourire enchanteur...malheureusement ce n'est pas à moi qu'il s'adresse.

Le train freine bruyamment et le défilé de wagons ralentit... Je vais devoir m'avancer et monter dans ce train. Je ne suis maintenant qu'à un mètre de lui et peux sentir son odeur. Mes mains sont moites et mon rythme cardiaque s'accélère. Encore quelques secondes, le temps d'entendre sa conversation...

Sa voix est posée, claire sans être forte. Il a l'habitude de parler dans le vacarme et ne monte pas le ton. La communication est brève mais je n'en perds pas une bribe.

 - .................C'est enfin terminé. Il n'y a rien à signaler. Cette pendule indique l'heure exacte au millième de seconde près...................je pense que le vérificateur doit avoir commis une erreur. Je prépare un compte-rendu pour lundi.......Bon, j'ai perdu assez de temps, je te rappelle que je n'étais pas d'astreinte. Je rentre...... De  rien.......Bon week-end à toi aussi !

 Hissant à grand peine ma grosse valise à roulettes, je monte dans le train pour Genève.

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Huitième Prix

attribué à Catherine Gaillard-Sarron (Suisse, Canton de Vaud)

pour sa Nouvelle : "Le train de 11 heures 30"


S

amedi 11 septembre 1978, Vallorbe 7h30. Temps exécrable. Sac de voyage en bandoulière et parapluie d’une main, Marion tentait, de l’autre, de fermer son imperméable qui claquait au vent. Son train partait à 7h45 et elle était encore à dix minutes de la gare. Entre son bagage qui lui battait les cuisses, le pépin qui menaçait de se retourner et ses cheveux qui l’aveuglaient, elle se maudissait intérieurement : « Je vis comme je cours, songeait-elle : sans voir et sans prévoir ! ».

Si Marion ne pouvait prévoir l’ultimatum lancé par Marc, quoique ! ne s’y attendait-elle pas un peu ? Elle aurait pu prévoir la panne de courant – la tempête avait été annoncée – et donc prévoir un autre réveil et le changement de temps. Mais comme à son habitude, elle y avait pensé puis elle avait oublié.

Demain était un autre jour ! C’était sa devise. C’est pourquoi ce matin Marion était seule, en retard et courait débraillée en grelottant sous la pluie !

Nonobstant, bien que sa propension à remettre les choses au lendemain lui attirât constamment ce genre d’ennuis, Marion ne voyait pas la nécessité de changer. Cette incapacité de prévoir et de gérer l’avenir que lui reprochait Marc et qu’elle appelait « son aptitude à vivre le présent » faisait partie intégrante de sa nature.

Devait-elle changer pour être aimée ?

De fait, à remettre continuellement ses décisions aux calendes grecques et attendre qu’un deus ex machina réglât ses problèmes, Marion était passée maître dans l’art de la procrastination. Toutefois, avec ou sans décision de sa part, les choses passaient, le temps passait, la vie passait… et Marc en avait eu assez d’attendre.

« Maintenant, il faut que tu me donnes une réponse », avait-il dit d’une voix lasse. « Je ne peux plus vivre comme ça. Décide-toi ! Ce n’est pas compliqué, si tu veux vraiment vivre avec moi, alors accepte l’invitation de mes parents et sois à Paris samedi, au train de 11h03. Ce sera ta réponse ! Et la fin ou le début d’une autre histoire pour nous deux. Si tu m’aimes, agis pour une fois !»

Et il était parti.

Marion regarda sa montre. Dans sept minutes le train aussi serait parti !

Cet ultimatum lui avait fait l’effet d’un électrochoc. Etonnamment, lorsqu’elle avait pris conscience qu’elle pouvait perdre Marc, elle avait su sans l’ombre d’un doute qu’elle l’aimait. A serrer contre son cœur les menus objets qu’il avait oubliés en partant, elle avait soudain mesuré la tendresse et l’attachement qu’elle éprouvait pour lui. Oui, elle voulait vivre avec Marc ! Elle avait enfin pris sa décision. C’était bon de ne plus douter; rassurant et apaisant cette certitude. Il fallait qu’elle le lui dise.

Vite ! Si elle ratait ce train, c’est sa vie qu’elle allait rater ! 

Elle accéléra encore le pas. Plus que quatre minutes. La pluie tombait de plus en plus drue. De violentes rafales de vent faisaient tourbillonner les feuilles mortes et ployer les peupliers qui bordaient la rue. En dépit de la tourmente extérieure et intérieure qui l’agitait, Marion, cramponnée à son parapluie, atteignit bientôt la gare.

Enfin, elle aperçut les escaliers qui conduisaient au quai. Dans la station, les haut-parleurs annonçaient l’arrivée du train pour Paris. Plus que deux minutes. En nage, le cœur battant, elle ferma son parapluie et dévala les marches. Vite, plus vite ! Son pied glissa soudain sur une marche. Emportée par sa course folle, Marion perdit l’équilibre et bascula tête la première dans l’escalier. En moins d’une seconde, elle se retrouva étendue sur le carrelage mouillé. Commotionnée et ensanglantée, elle tenta de se relever, mais une douleur fulgurante la cloua sur place. Autour d’elle, prudents, des voyageurs lui conseillèrent de ne pas bouger et de rester tranquille. Une ambulance avait été appelée. Un sifflet retentit brusquement, déchirant le brouillard dans lequel elle s’enfonçait. Marion comprit que le train pour Paris partait sans elle. Elle ne put réprimer un gémissement, des larmes de rage et de désespoir se mêlèrent à sa souffrance.

Tout était fini ! Elle venait de rater le rendez-vous de sa vie ! Anéantie, en état de choc, Marion ferma les yeux et se laissa couler dans les eaux noires de l’inconscience. Seule subsista encore quelques instants dans son esprit, la musique prégnante et lénifiante diffusée par les haut-parleurs de la gare. 

 

La première chose que vit Marion lorsqu’elle ouvrit les yeux, fut une gravure du château d’If accrochée au mur. Avant même de remarquer sa jambe plâtrée et de comprendre qu’elle était sur un lit d’hôpital, ses pensées se tournèrent vers Edmond Dantès, allias Comte de Monte Cristo, et l’idée saugrenue qu’elle-même venait de s’évader d’une prison redoutable s’imposa comme une évidence à son esprit. Elle avait si mal à la tête. Où était-elle ? Marion voulut lever le bras. A cet instant, elle perçut une présence à ses côtés et le visage de Marc, anxieux et heureux à la fois, fut soudain au-dessus du sien. Et tout lui revint en mémoire. Dans un déchirement de conscience, elle revit sa course effrénée, la gare, le train de 11h03 qu’elle devait prendre à tout prix, l’escalier, la chute, le rendez-vous, sa souffrance et… ce grand trou noir qui l’avait happée. Mille questions se bousculaient dans sa tête douloureuse.

Depuis quand était-elle là ? Il lui semblait qu’une éternité s’était écoulée depuis l’accident. Et Marc, pourquoi était-il à ses côtés, puisqu’elle avait raté le rendez-vous ?

- Marc…  Marion tenta de parler, mais les mots moururent sur ses lèvres.

- Chuutt ! Ne dis rien, lui dit Marc, les yeux brillants d’amour et de soulagement.

- Tu ne dois pas parler, pas faire d’efforts poursuivit-il en s’asseyant auprès d’elle. Tu as eu une commotion… et une jambe cassée. Tu te souviens ? Tu es tombée dans les escaliers à la gare ?

Marion opina doucement du chef pour signaler qu’elle se souvenait.

Marc lui prit tendrement la main, la baisa et enchaîna avec douceur :

- Tu étais dans le coma depuis samedi. Mais grâce à Dieu, tu viens d’en sortir, là, juste à l’instant. J’ai eu si peur, si peur ! Oh Marion, Pardonne-moi, pardonne-moi ! Je me sens si coupable…

Les yeux de Marc se remplirent de larmes et bien que Marion ne comprît pas ce qui le mettait dans cet état, elle ressentit si intensément sa peine qu’elle se mit à pleurer à son tour.

- Oh non, non, ne pleure pas mon amour, dit-il dans un souffle en lui caressant les cheveux.

Avec tendresse, il essuya de son index les larmes qui perlaient à ses paupières, et tout en dessinant des spirales sur ses joues pâles, lui avoua :

- Je t’aime tant, tant, si tu savais... la peur de te perdre m’a cruellement fait comprendre à quel point…

Sur le lit Marion s’agita. Visiblement elle essayait de lui dire quelque chose :

- Depuis… quand… dans le co..

Elle ne parvint pas à terminer sa phrase, mais Marc avait compris.

- Tu es restée quatre jours dans le coma. Nous sommes aujourd’hui mardi. Il hésita un instant. Comment allait-elle réagir ? Il continua, un peu inquiet :

- Tu te souviens de la tempête samedi ? Marion hocha la tête en silence.

- Eh bien, elle fut… dévastatrice, dit-il d’une voix tremblante… et le train, le train de 11h03 que je t’avais obligée à prendre… Il hoqueta. Il a… il a déraillé : un troupeau de vaches affolées par la tourmente a traversé la voie…

A cet instant, comme pour se rassurer, Marc resserra son étreinte sur la main de Marion et le regard perdu dans ses souvenirs poursuivit :

- Puis il y eut cette attente insoutenable… l’angoisse de voir ton nom s’afficher sur ces listes interminables… et ce téléphone, ce téléphone de tes parents… alors que… j’étais prêt… à…

Terrassé par les émotions qui refluaient soudain, Marc s’effondra sur le bord du lit en sanglotant. La peur, l’angoisse et la culpabilité qu’il avait éprouvées à l’annonce de la catastrophe étaient encore telles qu’il en était bouleversé.

Marion, émue, le regardait intensément. Les larmes que versait son bien-aimé étaient des larmes d’amour. Il l’aimait, autant qu’elle l’aimait !

En dépit de l’horrible nouvelle qu’elle venait d’apprendre, elle ressentait pour la première fois de sa vie un sentiment de plénitude qu’elle n’avait jamais connu. Quand Marc releva la tête et lui fit un pauvre sourire, c’est elle, qui d’un geste encore malhabile, esquissa des volutes mouillées sur ses joues mal rasées. Et le baiser qu’ils échangèrent, et qui scella à jamais leur amour, leur laissa pour toujours sur la langue le goût salé de ces retrouvailles particulières.  

Non, tout n’était pas fini ! Et le rendez-vous raté n’était pas celui de sa vie mais celui de la mort ! Le déraillement du train de 11h03 fut la plus grande catastrophe ferroviaire que connut la France.

Finalement, sa propension à la procrastination, ou plutôt « son aptitude à vivre le présent », avait du bon ! Ne leur avait-elle pas sauvé la vie à tous les deux !

Et non ! Il ne fallait pas changer pour être aimé…

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Neuvième Prix

attribué à Sara Girod (Dép 95)

pour sa Nouvelle : "Le voyage imprévu"

 

Le roulement du train lui martelait les tempes avec la régularité d’un métronome, d’ailleurs tout son corps lui faisait mal, son dos appuyé sur le métal était douloureux, ses fesses talées malgré le pull- over qu’elle avait placé sur le sol, son estomac serré et son bras gauche ankylosé depuis le temps que sa fille s’était endormie dessus.

Elle repensa au départ, le film se déroulait sans cesse sous ses yeux. Un gendarme avait sonné, en le voyant elle avait tout de suite pensé à son mari, mais non, c’est pour elle qu’il était là. Il lui avait demandé de préparer quelques affaires dans une petite valise, « Pourquoi ? » «  Faites » lui fut-il répondu.  Impressionnée, elle avait obéi « et mon mari ? » « C’est à cause de lui que nous sommes là » perturbée, elle avait  posé la question fatale, elle s’en mordait encore les lèvres : « qu’est ce que je fais de la petite ? » il avait répondu : « elle peut venir avec vous ». En y repensant, Jeanne, sans s’en rendre compte, serrait les poings et s’enfonçait les ongles dans la main. Que n’avait-elle pas laissé sa fille, le gendarme n’avait pas l’air très décidé sur ce point, mais non, trop contente, elle l’avait gardée avec elle et elles étaient montées toutes les deux à l’arrière de la voiture.

-On va au commissariat ? Avait-elle demandé, voyant que ce n’était pas la bonne direction

-non à la gare

- à la gare ?! Pourquoi ? Mais il n’y eu pas de réponse, d’ailleurs ils arrivaient

Le bâtiment n’avait qu’un étage, et un double escalier partant de gauche et de droite, sa façade était crépie blanc cassé et le toit à deux pans pouvait faire penser à un chalet, l’ensemble était plutôt accueillant.

Il évoquait les vacances, quand ils partaient à Beaune chez sa belle-mère, l’été. Le gendarme les conduisit à l’intérieur et les remit avec un papier à un allemand en civil qui les poussa sur le 1er quai. Elle avait été surprise d’y voir tant de femmes, d’hommes et d’enfants avec  une petite valise comme elle ou un baluchon et surtout beaucoup d’allemands en uniforme, jamais elle n’en avait tant vu d’un coup. Peut-être que Rémy était là, elle le chercha du regard, en vain, car quand elle avait voulu parcourir le quai, un soldat les avait remises dans le rang. Elle avait alors pensé à s’échapper et c’est là qu’elle s’était rendue compte que derrière eux il y avait une ligne de soldats formant un mur, elles étaient prises au piège.

Jusqu’à présent elle n’avait pas fait attention au train stationné le long du quai, ce n’était pas les compartiments habituels, mais des wagons à bestiaux, par la porte ouverte on apercevait un peu de paille parterre. Jeanne se refusait à croire qu’on allait les faire monter là dedans, ce n’était pas possible ! Et pourtant si, les différentes queues  étaient en fait, chacune devant une porte ; un coup de sifflet  retentit et deux soldats firent entrer les gens, les aidant au besoin, car c’était très haut .Jeanne dut lâcher une seconde la main de Marie, mais le temps qu’elle se retourne, un des hommes avait saisi la petite et la lui tendait, elle bredouilla un merci de soulagement.

Des cris s’étaient fait entendre de la part de récalcitrants, mais cela n’avait pas duré longtemps.

Le train s’était ébranlé avec sa cargaison d’humains qui ne savaient pas que c’était le début d’un long cauchemar.

Au début les gens avaient discuté entre eux, Jeanne avait appris que sa voisine était comptable, mais qu’elle hébergeait un cousin juif venu de Paris. Ils avaient sans doute été dénoncés, arrêtés, puis amenés ici. Au bout d’un certain temps, la fatigue, la faim, la soif avaient éteint les conversations, mais régulièrement, dramatiquement, revenaient les deux mêmes questions : on va-t-on ? qu’est ce qu’on va faire de nous ?

Jeanne pensait très souvent à son fils, Christian, 3 ans, elle l’adorait, blondinet aux yeux bleus, il était si câlin. Il se trouvait chez sa grand-mère, elle s’en occuperait très bien jusqu’à son retour, au moins pas de souci de ce coté là, cependant, d’un seul coup, une frayeur la saisit ; et si les gendarmes allait le chercher, non il n’y avait pas de raison, elle écarta cette pensée, il y avait déjà assez d’horreur comme çà, il fallait qu’elle se laisse une porte ouverte sur l’espoir.  

Elle repensait aussi à l’arrestation, c’était à cause de son mari, elle lui en voulait, pourtant, elle savait qu’il n’avait rien fait, mais elle était trop malheureuse, il fallait trouver un bouc émissaire.

Ne le voyant pas rentrer comme d’habitude, elle s’était un peu  inquiétée et s’était rendue au café « à la bonne heure » où il jouait un moment aux cartes avec ses copains. Là, elle avait appris avec

stupéfaction et incrédulité qu’il avait été arrêté, il y avait eu une rafle, des gendarmes étaient venus et avaient embarqué tous les clients, dont Rémy naturellement.

Ils étaient à la recherche de « terroristes », ceux que les français appelaient des résistants Tout le monde avait entendu parler de ces d’interpellations, mais cela avait toujours semblé loin d’eux

Sur le coup, elle ne s’était pas plus inquiétée que çà, il s’agissait d’une erreur et son mari allait être relâché

Elle s’était rendue aussitôt, à pied,  à la gendarmerie,  distante de  presque un kilomètre, plutôt inconsciente pensait-elle maintenant, et là, elle avait vu quelques Allemands, mais ce sont des français qui lui avaient fait comprendre que son mari ne sortirait pas tout de suite, elle avait demandé à le voir, mais on lui avait refusé, lui affirmant qu’il était en bonne santé

Cette fois, l’inquiétude avait  commencé à l’étreindre fortement.

En sortant, le gendarme qui l’accompagnait grommela : vous devriez quitter la ville, et il avait regardé autour de lui furtivement, comme s’il avait peur d’être entendu.

Il n’était pas question qu’elle parte, avec Rémy en  prison.

A présent, elle s’en voulait, la phrase lui revenait sans arrêt  aux oreilles, elle n’avait pas assez réfléchi, elle n’avait pas compris la situation, elle n’avait pas pris la bonne décision ; tout cela était  de sa faute et maintenant elles étaient là.

Certains avaient décompté les heures après le départ, puis la  première nuit. Au petit matin, après une mauvaise nuit, les conversations avaient repris, mais personne n’ayant d’informations, elles étaient mortes doucement.

Il avait toutefois été décidé d’essayer d’enlever les fils de fer barbelés qui fermaient l’ouverture au dessus de la porte, ça n’apportait rien de concret, mais malgré tout cela faisait plaisir. Un des hommes qui semblait prendre un peu les choses en mains, aidé de quelques autres, réussit, la main entourée d’un tissus écossais, à arracher les fils et à les faire tomber à l’extérieur. Tout le monde applaudit, mais une femme fit remarquer que les allemands pourraient le voir et la joie s’évapora

En fait l’ouverture servit un jour ou deux plus tard. Un jeune d’une quinzaine d’années, s’était levé « je vais sauter par la lucarne, aidez-moi » il y eut quelques «  tu vas te tuer » « ça ne fait rien, je tente, je vais attendre que le train ralentisse » deux ou trois personnes lui confièrent des messages sur de petits morceaux de papier…au cas où…. Porté par trois hommes, il fut soulevé, les jambes passèrent en premier par l’ouverture puis telle une lettre à la poste, il disparu totalement. On n’entendit rien, pas un cri, pas un coup de feu. Etait-il passé sous les roues, avait-il heurté des pierres en sautant, était-il mort, blessé ou sain et sauf ? On ne le saurait jamais. La question avait été posée de savoir si on faisait pareil avec des enfants, il y en avait quatre ou cinq, dont un qui pleurnichait sans cesse et piquait parfois des colères, c’était faisable, mais personne n’avait eu le courage de passer le sien par la fenêtre, Jeanne comme les autres.

Elle regardait sa fille. Comment réagirait-elle s’il lui arrivait quelque chose ? Presqu’en face d’elle se trouvait la femme au bébé, il n’avait qu’une ou deux semaines. Qui avait pris la décision de les déporter ? Personne n’avait donc osé arrêter la machine infernale, chacun avait fait son travail sans jamais prendre la responsabilité de dire non, un engrenage parmi d’autres dans la grande machine. Le deuxième jour, on l’avait entendu hoqueter : « mon bébé, mon bébé »  une voix avait dit très doucement : « il est mort madame » un silence avait suivi puis un long hurlement venu du fond du ventre qui avait donné la chair de poule, ensuite plus rien, elle avait continué à tenir son enfant, personne n’était intervenu pour lui retirer, pour en faire quoi d’ailleurs ?

L’odeur était pestilentielle, quelqu’un avait mis un seau hygiénique dans leur wagon, qui pouvait avoir prévu ce genre de détail ? Naturellement au bout de quelques heures il était plein, les gens s’étaient alors retenus, attendant le prochain arrêt, mais les heures passant il avait bien fallu abandonner toute dignité et laisser faire la nature. Par chance  pour Jeanne et sa fille le plancher était légèrement en pente vers la porte et elles se trouvaient à l’opposé. La colère avait gagné quelques personnes, mais il n’y avait rien à faire. Par contre quelqu’un avait remarqué que l’extrémité d’une planche en bois près de la porte à environ trente cm de haut  était usée, une fine ligne de lumière filtrait à cet endroit. A plusieurs, armés de canifs et de couteaux, ils étaient parvenus à faire un trou et les hommes se soulageaient par là.

La faim et surtout la soif étaient de plus en plus présentes. Au soir  de la 1ère journée elles avaient mangé, avec un immense plaisir, quelques petits beurre Lu que Jeanne avait eu la précaution d’emporter, elle en avait donné un à une de ses voisines en échange d’une petite goutte d’eau sortie d’une gourde en alu toute cabossée et servie dans un quart de même métal, mais le paquet entamé, même mangé de plus en plus lentement n’avait pas tenu le coup longtemps. Jeanne, qui déjà en temps normal, avait toujours quelque chose à se reprocher, regrettait amèrement de ne pas avoir pris à boire, mais qui aurait pu penser qu’elles allaient en enfer.

 Quelqu’un avait une bouteille de vin, on avait senti l’odeur quand il l’avait ouverte, il en avait donné un peu autour de lui, il y avait même eu un début de bagarre quand quelqu’un avait voulu la lui prendre, mais apparemment il savait se défendre.

Ce doit être au soir du 3ème jour, les plaintes se faisaient plus nombreuses, quelqu’un dans la pénombre lança l’idée que si l’on ne voulait pas mourir, il faudrait boire son urine « ce n’est pas possible » l’homme ne répondit pas, mais reprit un peu plus tard « c’est de l’eau, celle de votre corps, il n’y a rien là de répréhensible » petit à petit l’idée a fait son chemin et la douce nuit a couvert de son manteau protecteur, ceux qui s’y étaient résolus. Jeanne avaient les larmes aux yeux, non pas d’avoir été obligée de faire « çà », mais d’avoir été obligée de le faire boire à sa fille, elle qui depuis sa naissance l’entourait de mille soins pour qu’elle ne connaisse pas le besoin.

Quels étaient donc les monstres qui les obligeaient à de telles extrémités et contre qui ils ne pouvaient même pas se battre ?

Si seulement elle pouvait avoir quelques gouttes d’eau comme la dernière fois, c’était déjà si loin qu’elle se demandait si elle n’avait pas rêvé.  il faisait déjà très chaud pour un début de mai, la nuit ils avaient froid et se couvraient de ce qu’ils avaient emporté et le jour ils étouffaient. Quelqu’un de l’extérieur s’en était aperçu. Ils étaient arrêtés dans ce qui leur avait semblé être une petite gare, au vu de la partie supérieure de différents panneaux et française au son des voix, puisqu’il n’avait pas pu lire le nom. Ils avaient espéré un moment que c’était leur terminus, mais on n’avait pas ouvert, par contre des cris s’étaient fait entendre ainsi qu’un drôle de bruit, une sorte de cliquetis sur les toits métalliques qu’ils avaient  mis quelques secondes à identifier : de l’eau, mais à peine était-ce fait que le jet arrivait dans le wagon. Ce fut une ruée vers l’ouverture «  de l’eau, de l’eau ! ici, ici» Jeanne reçut quelques gouttes sur le visage et elle se sentit exploser de bonheur, sa main tendue à l’extrême fut davantage mouillée et elle la lécha de sa langue épaisse  avant de la tendre à nouveau. Hélas, le jet bienfaiteur était parti à coté, à entendre les cris. Et c’est seulement à ce moment là qu’elle avait pensé à sa fille, elle avait eu honte, à quel point elle l’avait oubliée, elle aurait pu être piétinée dans cette hystérie, heureusement il n’en était rien,  elle émit un faible « maman ». Jeanne lui tendit sa main encore un peu humide et Marie de cette même langue sèche et râpeuse la lui lécha. Puis le train était reparti, gardant pour un petit moment un peu de fraîcheur et d’humidité.

Qui avait bien pu avoir cette idée folle et cette générosité de les arroser ? On ne le saurait jamais, mais quelque part, à son échelle, quelqu’un avait essayé de soulager cette souffrance qui passait devant lui.

Les heures, les matinées, les après-midis, les jours, les nuits s’écoulaient avec une extrême lenteur et un mal être grandissant.

L’ouverture dans la porte du wagon découpait le ciel, tantôt dans une gamme de gris qui rajoutait au cafard, tantôt dans un bleu éclatant qui redonnait un semblant de moral. La nuit, on apercevait les étoiles comme des broderies d’argent sur une soie sombre, parfois la lune brillait d’un éclat dur et il ne restait plus que la prière pour ne pas sombrer dans la folie.

 

Marie sortit d’un  mauvais sommeil, peu après elle dit : « maman j’ai soif, j’ai faim » « je sais ma chérie,» et sans aucune raison, elle affirma « nous arrivons bientôt » elle l’avait déjà dit à plusieurs reprises, mais là, c’était  la vérité. Deux heures plus tard, le train ralentit fortement,  cela s’était déjà produit. Tout le monde se mit tant bien que mal debout, s’étira les membres, le dos, inquiet de ce qui allait survenir.

Après de longues minutes, le train s’arrêta effectivement et la porte fut ouverte, air frais et lumière s’engouffrèrent dans cette boite, ce cercueil et chacun resta comme pétrifié, mais on ne leur laissa pas le temps de se remettre et on les fit sauter du wagon. Ce fut au tour de Jeanne de sortir, tenant Marie par la main et là, surprise, il n’y avait pas de gare, ni de construction, juste un quai avec une ligne de soldats tenant leur arme à la main, derrière eux une barrière de fils de fer barbelés, certains avaient un chien dont les hurlements déchiraient le tympan de Jeanne. Les gens passaient devant un homme debout vêtu d’un long imper noir et se séparaient en deux files, il sembla à Jeanne qu’il y avait plus d’hommes à gauche et plus de femmes à droite. D’un seul coup la panique l’envahit, on n’allait pas la séparer de Marie, elle lui écrasa la main dans la sienne sans qu’elle dise rien, elle était pétrifiée. Le cœur battant la chamade, la gorge serrée, elle avança devant l’homme, il la regarda et abaissa les yeux vers la fillette, puis d’un geste sec de la main il indiqua la droite, tellement soulagée, elle faillit dire merci, mais ayant peur qu’il ne change d’avis, elle se hâta de partir. Tout son corps se relâcha,  elle desserra l’étreinte de sa main et adressa mentalement un merci à Dieu.

A présent elles se trouvaient dans une file qui avançait lentement, tant les gens étaient épuisés

Au bout du quai,  elles sautèrent le dénivelé. Elles étaient sur un chemin qui serpentait dans un petit bois et la file avait dû se faire plus étroite, mais Jeanne tenait toujours Marie. Ils ne vont tout de même pas nous fusiller dans les bois, elle avait entendu des histoires de ce genre, mais là ce n’était pas possible, elles étaient trop nombreuses et il y avait des enfants.

Assez rapidement, le chemin déboucha sur une clairière avec, adossé au bois, une construction basse en béton à moitié enterrée. C’est vers cette partie, en pente qu’on les dirigea, c’était presque une pièce fermée sur trois cotés,  un par la bâtisse avec une porte et les deux autres par des murs en béton auxquels étaient adossés des bancs en dur. Un homme grand, lui aussi en imper noir donna quelques ordres dans un français assez correct « après ce long voyage, vous allez prendre une douche » un murmure de satisfaction s’éleva « déshabillez-vous, posez vos vêtements, vos bijoux sur les bancs et entrez dans les douches » puis il s’en alla. L’idée d’être nues, dehors devant les soldats en effraya plus d’une, mais ils avaient l’air assez indifférents, plutôt tristes, moroses. Malgré la fin de matinée, il ne faisait pas très chaud, mais tout le monde s’exécuta assez rapidement. Les quelques étrangères présentes devinèrent ce qu’il fallait faire. Marie un peu fébrile de se retrouver comme ça, nue, entra cependant dans la pièce après un regard au ciel bleu, tranquille, indifférent au drame qui se jouait

C’était éclairé et des pommes de douches ponctuaient tous les mètres le plafond. La nervosité gagnait les femmes, rien ne semblait normal, elle atteint son paroxysme quand les portes furent fermées.

D’abord des « au secours » puis des hurlements se firent entendre. Ils veulent qu’on meure asphyxiées par le manque d’air ou ils vont tirer dans le tas, de toutes façons, c’est la mort. Chacune attendait ce qui allait se produire avec de sombres pressentiments « maman, j’ai peur » «   mais non ma chérie,  ça va aller » « on va chanter ». Qu’elle drôle d’idée pensa-t-elle aussitôt « quoi ?» demanda Marie, bonne question et là sans réfléchir, ne sachant d’où lui venait cette idée elle répond « la marseillaise » et se met à la chanter, sa fille la reprend, toutes deux y mettent du cœur et autour d’elles, comme il y avait une majorité de françaises, plusieurs la reprennent, c’était impressionnant.

Brutalement, la lumière est coupée, des hurlements fusent ainsi que des cris d’enfants « maman, j’ai peur » Jeanne lui  colle la tête contre elle et lui caresse les cheveux

Soudain une odeur amère se répand, des vapeurs sortent des pommes de douches, les quintes de toux, les cris, les appels au secours fusent.

Jeanne n’en revient pas, ils vont nous tuer avec des gaz comme à la première guerre mondiale.

En hoquetant, marie dit « j’étouffe » ça brûle » alors Jeanne, réalisant qu’il faut en finir au plus vite, se baisse à son niveau et lui dit «  tu vas prendre une grande inspiration ma chérie, d’accord ? « d’accord maman».

 Ce furent les derniers mots de sa courte vie.

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Dixième Prix

attribué à Dominique Chappey (Dép 38)

pour sa Nouvelle : "L'attente"


Chaque vendredi, la vieille dame entre dans la gare à pas feutrés, comme pour ne pas déranger. Elle traverse en diagonale le grand hall monumental, depuis la porte ouest jusqu'au Buffet où elle a ses habitudes. Elle s'assied toujours au même endroit, près de la baie vitrée qui s'ouvre sur le hall. Elle néglige le confort de la banquette de moleskine et lui préfère une des chaises de bois dur. Il lui suffit ainsi de lever les yeux pour observer l'immense tableau lumineux qui indique les arrivées et les départs. Derrière la vitre, elle ne manque aucune des allées et venues. Elle pose délicatement à ses côtés un étui à violon de cuir noir et sur le guéridon de marbre blanc, un minuscule sac à main qui ressemble à une boite à bijoux.

Elle semble sortie d'un autre temps, d'une autre époque, fragile, prête à s'envoler au moindre courant d'air. Elle est pour moi un point d'interrogation vêtu de noir, dans ce long manteau droit serré à la taille. Une figure élancée, frêle inconnue qui aiguise ma curiosité. Chaque semaine, je m'interroge. Son identité reste un mystère et cet étui à violon focalise mon attention, mais je ne peux me résoudre à engager la conversation. C'est idiot. Quelques mots polis, j’en suis sûr, suffiraient à lever un coin du voile. Même si cet étui à violon autorise déjà quelques hypothèses.

- Professeur de musique : depuis des années, la vieille dame enseigne avec douceur et fermeté, à des générations d'enfants appliqués. Elle sort du conservatoire et attend l'heure du dernier cours de la journée.

- Mélomane maladroite : sans pitié ni talent, elle joue tous les vendredis après-midi dans les allées du parc. Ignorant les tympans torturés des promeneurs, elle y affronte avec morgue les regards courroucés des nourrices à landaus. La chaleur de la tasse de café repose ses doigts douloureux.

- Virtuose : Premier violon d'un orchestre symphonique, elle patiente au buffet avant son rendez-vous. Accompagnée d'un chef d'orchestre de renom ou d'un compositeur de génie, elle se rendra au Théâtre des Arts pour la représentation de ce soir.

Les cheveux ramenés en arrière en un chignon sérieux, elle garde les jambes glissées sous sa chaise, un sourire doux au coin des lèvres. L'étui à violon a la teinte passée des étuis respectables. Elle a le petit air démodé des vieilles dames élégantes. Ses yeux, ciel d'automne, caressent les choses sans jamais s'y poser. Chaque semaine, je lui porte un café accompagné d'un verre d'eau, elle me tend une pièce et prend un air charmant pour refuser sa monnaie. Elle me sourit et ôte avec soin ses gants ajourés.

À l'arrivée de l'omnibus de dix-sept heures quarante-cinq, elle observe avec attention les voyageurs qui traversent le hall d'un pas pressé. Le dernier voyageur passé, elle remonte légèrement la dentelle de sa manche pour consulter la montre à son poignet. Puis, elle cherche son sac du regard et en extrait un carnet minuscule qu'elle feuillette brièvement. De la pointe d'une mine de plomb, elle y griffonne quelques mots avant de le reposer sur la table.

Je dois reconnaître, à l'observer ainsi, semaine après semaine, que l'hypothèse d'un violon banalise la situation. Bien d'autres choses peuvent voyager dans un étui à violon et alimenter par conséquent la liste des mes interrogations.

- Tueuse tarifée : en repérage pour un nouveau contrat et cultivant la tradition, la grand-mère implacable promène son calibre bien au chaud dans son étui capitonné.

- Originale affichée : elle a le dégout des cabas et méprise les chariots à roulettes. Elle est allergique à l'osier et ne consent à promener tranches de veau et poireaux du marché qu'en conteneur musical.

- Terroriste kamikaze : elle peaufine son scénario, règle le moindre détail. Elle attend le plus gros de l'affluence pour faire exploser son bagage et mettre un point final à mes supputations.

Ses gestes sont lents, mesurés. Elle a une manière délicieuse de soulever sa voilette pour porter la tasse à ses lèvres. Elle surveille discrètement sa montre, détaille les fresques qui surplombent les guichets, se perd peut-être dans le dédale des toits et des clochers que l'artiste a reproduit sur les voûtes.

Ses joues rosissent de nouveau à l'approche du dernier omnibus. Elle se redresse, son port de tête devient plus ferme et toute son attention se reporte sur les voyageurs qui passent devant le buffet de la gare. Elle les détaille un à un, fixe son regard sur chaque visage, revient une seconde sur un voyageur qui, un instant, avait détourné la tête. Puis se concentre sur le suivant. Elle n'en oublie aucun. Le flux se tarit, les derniers, moins pressés ou plus fatigués, passent plus lentement. Le hall se vide. Elle attend quelques minutes encore pour laisser une dernière chance à un possible retardataire puis elle glisse son crayon miniature dans la spirale du carnet. Elle range celui-ci dans son drôle de sac à main, reprend ses gants, les enfile, resserre le col du manteau qu'elle n'a pas quitté.

Dans un dernier sourire, elle m'adresse un au revoir d'un signe de la tête et serrant l'étui à violon contre sa poitrine, elle s'en va à petits pas. Au milieu du hall, elle s'arrête, le temps de se tourner vers le long escalier qui descend sur les quais, une minute à peine. Pour imaginer l'histoire secrète de la vieille dame, bien des possibilités me sont encore offertes.

- Bon samaritain : aimant rendre service, elle a passé une petite annonce dans le journal local. Vendredi - Trouvé instrument de musique - Buffet de la gare - Attendrai même endroit même jour pour restitution.

- Aïeule désargentée : aux abois, pour joindre les deux bouts, elle recule encore le moment de déposer au clou le précieux instrument.

- Décoratrice d'intérieurs : pour une bouchée de pain, elle a chiné les brocantes pour acquérir ce délicieux accessoire. Elle le revendrait à prix d'or mais, attachée à l’objet, ne peux se résoudre à en tirer bénéfice.

Quand elle quitte le hall, le menton appuyé sur l'étui, elle ne ressemble plus à la vieille dame élégante qui me souriait. Ses épaules semblent plus basses, son dos plus voûté, ses pas moins assurés. Cette minute de trop semble peser des années sur son corps fatigué. Chacune de ses attitudes semble un encouragement à m'interroger encore.

- Mythomane mélancolique : elle attend qu'on l'interroge sur son bagage pour inventer un nouveau personnage ! Elle emmène à petits pas la déception de n'avoir pas été remarquée, le soulagement de n'avoir pas été démasquée.

 

Une fois encore, je la regarde partir sans avoir osé lui parler. Elle conserve son mystère, ses secrets. Je garde mes questions, la panoplie de mes personnages imaginaires. C'est peut-être mieux comme ça. Ce qu'elle promène dans son étui à violon n'a pas tant d'importance. Ce qu'elle est ou bien ce qu'elle a été, n'en a pas vraiment non plus. La vieille dame reviendra, peut-être vendredi prochain, en fin d'après-midi, attendre sans impatience l'omnibus de dix-sept heures quarante-cinq. Elle regardera passer des inconnus pressés, d'autres voyageurs fatigués. L'un d'eux lui rappellera peut-être, l'espace d'un instant, un souvenir qu'elle croyait perdu, un amour disparu. Et je m'interrogerai de nouveau en lui portant son café.

Comme chaque vendredi, elle me tendra une pièce. Comme chaque vendredi, je ne lui dirai pas que, depuis longtemps, la pièce ne suffit plus à payer son café. Je ferai semblant de lui rendre la monnaie. Elle refusera d'un air charmant.

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Écrit par paysain Lien permanent | Commentaires (0)

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