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samedi, octobre 11, 2008

DAND LA LUMIERE DE VAN GOGH

Comme promis, voici le texte de Madame Danielle Maignal Jullien, qui a fait l'unanimité du jury.

Bravo à la gagnante.

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                        DANS  LA  LUMIERE  DE  VAN  GOGH 

        

 

Le sable de l’arène tourbillonnait, torturé par les rafales glaciales du Mistral. Les arènes d’Arles ! Tout un symbole qui  rattache les Arlésiens à l’antiquité. Pôle d’attraction des touristes en mal de passé glorieux et lieu privilégié des fêtes provençales, elles trônent au centre de l’ancienne ville qui s’enroule amoureusement autour d’elles.

 

         Yette, assise, seule, sur les gradins de pierre blonde, essayait de faire de son corps menu un rempart contre le vent enragé. Elle aimait se retrouver dans le vaste cirque construit au I° siècle et qui faisait la nique, car un peu plus vaste,  à celui de Nîmes. Cela c’était pour les touristes ! Le soleil jouait avec les ombres, le Mistral hululait dans les arcades. Dans cet espace clos, elle ravivait ses souvenirs.

 

                   Jan venait du froid. C’était un homme du Nord, du grand Nord pour Yette. La Suède ! Son désir était de retrouver la lumière de Van Gogh et de la fixer sur la toile après l’avoir faite sienne. Cela c’est ce qu’il disait. Sans attache familiale, il avait vendu son entreprise et décidé de se fixer dans l’antique Arelate. Une maîtrise incertaine du français l’avait amené à chercher un guide pour découvrir, avant de s’y installer, la ville.

 

         C’est ainsi que Yette avait fait sa connaissance, par l’intermédiaire d’un camarade du conservatoire. Elle étudiait l’art lyrique. Sa passion, sa vie. Elle avait un peu hésité, servir de guide à un « nordique » ne lui paraissait pas très exaltant. Mais elle ne répugnait pas à gagner un peu d’argent et sa prestation devait être rémunérée. Et puis, comme le lui avait rappelé son ami Michel elle parlait couramment anglais et cela serait certainement un avantage.

 

         Convaincue que l’expérience pouvait être intéressante, libre puisque c’était les vacances, elle avait appelé  son mystérieux employeur. Il logeait dans l’un des hôtels les plus luxueux de la ville, et elle voulait que le premier contact soit le meilleur possible. Donc, prendre rendez-vous. Elle fut conquise par la voix qui lui répondit. Une voix profonde et grave dont l’accent un peu chantant fit tomber ses dernières appréhensions. C’est vrai que son français était surprenant, mais l’anglais aidant, cela se passerait certainement sans problème majeur.

        

         L’imagination de la jeune fille s’enflamma. A quoi pouvait donc ressembler ce fils de viking ? Etait-il jeune ? Vieux ? Les renseignements vagues donnés par Michel laissaient tout de même à penser que c’était un homme d’âge mûr. Elle éclata de rire. Mûr ? Comme les tomates au cœur de l’été ? C’était une expression ridicule. Ce mystère, qui dans quelques heures serait dévoilé, n’était pas pour lui déplaire. Rêveuse, elle porta, sur la place du Forum sur laquelle s’ouvraient ses fenêtres, un regard nouveau. A force d’y vivre elle avait perdu de vue la beauté de cette petite place aux arbres centenaires, close de belles et vieilles maisons aux grilles en fer forgé. Une statue du père de Calendal, Frédéric Mistral, y était érigée et les gardians, le 1° mai venaient saluer le chantre de la Provence.

 

         Le rendez-vous était fixé à quatorze heures. Avec une précision de métronome - la musique, n’est ce pas ! -  elle franchit la majestueuse entrée du palace. Ancien couvent, fleuron de luxe de l’hôtellerie arlésienne, elle se sentit un peu intimidée. Elle respira un grand coup, demanda le bar, et repéra « son » suédois. Il était seul, ce n’était donc pas très difficile. La voyant un peu hésitante, il se leva, fit quelques pas en sa direction.

 

         Ce qu’elle remarqua, tout de suite, ce furent ses mains. De magnifiques mains qui à elles seules dévoilaient sa personnalité : force, douceur, sensualité. Et ses yeux ! Des yeux bleus où dansaient la vie, la malice, mais empreints de profondeur. Ses cheveux argentés paraissaient une auréole, accentuée par un teint bronzé. Il n’était pas très grand, mais se mouvait avec élégance et fluidité.

        

         Michel avait bien résumé en quoi consistait la tache de Yette. Jan, puisqu’il lui demanda immédiatement de l’appeler Jan, voulait visiter « à fond » la ville, pour la connaître, et au final choisir un endroit pour y vivre. Ils décidèrent donc de se retrouver le lendemain matin à neuf heures, même endroit, pour organiser leur exploration. Lorsqu’elle le quitta, Yette fut surprise par la légèreté de l’air. La ville, sa ville, celle qu’elle aimait mais dont elle ne faisait plus grand cas, lui apparut tout autre. Elle semblait plus belle et porteuse d’espoir.

 

         Il avait manifesté le désir de commencer la visite par un hommage au Rhône, le fleuve nourricier. Sans lui la ville d’Arles n’aurait pas existé. Par les rues étroites bordées de maison de caractère, dont beaucoup dataient du XVII°, ils accordèrent leurs pas. La chaleur estivale commençait à peser sur la ville. Une légère brume estompait le contour des méandres. Quelques péniches chargées de fret jouaient modestement au « Bateau Fantôme. » Quelques-unes, louées par des vacanciers,  blotties contre les berges, s’éveillaient. Un chien aboya. Accoudés, au parapet du pont de Trinquetaille ils offraient leurs visages au souffle léger du vent. Le Rhône, fleuve - roi du Midi qui charrie de tumultueuses eaux vers la Méditerranée, exhalait son odeur caractéristique. Indéfinissable. A partir d’Arles le fleuve étreint la Camargue, chaude et humide comme une femme abandonnée au moment de l’amour, de ses deux bras puissants. Il impose sa force vive et encore indomptée à cette région offerte et langoureuse.

 

         Jan était d’un enthousiasme juvénile. Le soleil taquin le rendait euphorique. Avec avidité, il posait son regard bleu sur le paysage environnant. Il entrevoyait déjà la façon dont il essayerait de le transposer sur la toile. Il eût une pensée pour Van Gogh et sa folie créatrice. Il en perdait les quelques mots de français qu’il s’efforçait d’employer. Yette s’amusait. Elle se félicitait d’avoir accepté de lui servir de guide. Il était d’une courtoisie un peu désuète, cela ne manquait pas de charme.

 

         La chaleur s’imposait peu à peu. Sur le fleuve les vibrations de l’air conjuguées à la réflexion de l’eau faisaient naître des « mirages ». Ils décidèrent d’aller chercher un peu de fraîcheur dans l’immensité des cryptoportiques.  Antiques fondations du Forum datant de 30 avant J.C., les romains les avaient utilisées pour y aménager des boutiques et des réserves. Jan était surpris par autant d’ingéniosité et de sens pratique. Il faisait frais. Le chant timide de quelques gouttes d’eau suintant le long des murs ajoutait au mystère créé par un éclairage tamisé. A la faveur d’un peu plus de clarté il découvrit des tronçons de canalisations romaines aboutissant à ce qui restait d’un égout. Il imagina ce que pouvait être la vie souterraine durant la Pax Romana.

 

Il voulut l’inviter à déjeuner. Elle refusa avec un sourire. Ils avaient décidé que seul le matin serait consacré à la visite. La chaleur estivale invitait plus au farniente qu’à la marche. L’après midi, seuls, quelques touristes enluminés par trop de soleil continuaient à déambuler. Arles prenait alors des airs de Tour de Babel.

 

 

         Ce matin, pour arriver jusqu’à l’hôtel, Yette a du se faufiler entre les étals des marchands C’est jour de marché. Trois kilomètres d’étals s’étirent dans un brouhaha joyeux, le long des Lices. La foule venue des villages alentour grossira durant des heures, ajoutant les couleurs vives des vêtements d’été à celles des produits offerts aux chalands. Sous les bâches qui frissonnent dans l’air saturé d’odeurs multiples, les vendeurs hurlent. C’est à celui qui vantera sa marchandise avec le plus grand nombre de décibels. Si le marché se tient hors les murs, sous l’antique enceinte fortifiée, suivant l’ancestrale coutume, est-ce pour ne pas introduire d’ennemis, comme autrefois ? « Il n’y a plus d’ennemis » pense Yette avec satisfaction.

 

         Jan, ponctuel l’attend devant l’hôtel. Durant quelques minutes il s’imprègne de cette vie grouillante. Il se tait. Tous ses sens sont à l’affût. Yette a rarement, - jamais, pense-t-elle - vu quelqu’un qui soit aussi perméable aux atmosphères. Elle se demande quelle est la facture des tableaux qu’il peint. Tout le monde étant au marché, elle va en profiter pour lui faire découvrir les mystiques Alyscamps. Au moins seront -  ils tranquilles dans ce lieu qui inspire le respect et le recueillement.

 

         C’est une allée unique, bordée de sarcophages, qui s’ouvre devant eux. Absorbée par la ville elle conserve malgré tout majesté et mystère. Les Champs Elysées ! Les cyprès qui la bordent participent à une mise en scène un peu théâtrale. Leurs ombres s’étalent sur le sol de terre jouant avec la lumière crue et la pierre. Les oiseaux ont fait de ce lieu leur domaine de prédilection. Ils s’y imposent par leurs chants et leur fébrile agilité. Grâce à eux les symboles de vie et de mort se côtoient harmonieusement.

 

         Jan s’est arrêté. Son regard acier embrasse la perspective. C’est étrange comme la paix se dégage de cet endroit. On en oublierait que durant six siècles des milliers de pèlerins s’y sont succédés sur la tombe de saint Trophime. Premier évêque d’Arles, il attirait les chrétiens. Certains, pour qui la terre foulée par le saint homme avait un avant goût de paradis, voulurent y être ensevelis. Les tombes étaient innombrables bordant une allée de prés de deux kilomètres de long. Un peu amputée de nos jours par la construction de la voie de chemin de fer, elle n’en reste pas moins émouvante. Jan captait l’ambiance un peu irréelle qui les enveloppait. Yette, respectueuse de son silence restait  en retrait. Elle sentait en lui un abîme de passion pour tout ce qui faisait la vie, et la mort, paradoxalement, en était partie intégrante. De lui, elle ne savait rien de plus que ce que lui en avait dit Michel. Que lui importait après tout ?

 

         Avec son français aux tournures de phrases hilarantes, il fit part à Yette de son désir de venir peindre aux Alyscamps. Il progressait vite, et lorsque devant un mot martyrisé Yette éclatait de rire, il en faisait autant. Ils riaient. Elle se découvrait des trésors de patience. Elle avait pourtant la vivacité et la rapidité des filles du midi, mais avec Jan, faire taire son impatience n’était pas un effort.

Elle n’en avait pas encore pris conscience, mais quelque chose s’insinuait entre eux, un sentiment mal défini, une connivence. Mais n’était-ce que cela ?

 

         Ils se promenèrent dans le jardin des morts essayant parfois de déchiffrer un texte latin gravé sur un sarcophage vide. Arrivés à l’église saint Honorat, petit joyaux de l’époque romane, ils durent faire demi-tour. Jan faisait courir son regard d’un point à un autre. Il évaluait les distances, les volumes, la lumière, les ombres. Dans sa tête se mettaient en place les esquisses d’un futur tableau. Ce lieu l’inspirait, il viendrait y planter son chevalet.

 

         Le temps s’était écoulé avec la légèreté d’un souffle d’enfant. La matinée s’achevait. Yette avait prévu de passer l’après midi avec des amis, elle devait rentrer. Jan était ravi de la découverte de cet endroit si particulier. Ils se quittèrent un peu à regrets avec le projet d’aller, le lendemain, au théâtre d’Auguste.

 

         Grâce à son rôle de guide particulier, Yette se replongeait dans l’histoire de sa ville. Elle avait envie d’approfondir ses connaissances, de les faire partager à Jan. Elle avait trouvé un nouveau centre d’intérêt. Jusqu’à présent musique et chant étaient ses priorités absolues. Elle avait un peu oublié, qu’à côté, existaient d’autres choses. Et Jan ? C’était curieux cette façon qu’il avait eue – sans rien faire d’ailleurs – de la mettre en confiance. Malgré leur différence d’âge et de langue, elle avait l’impression qu’ils se comprenaient parfaitement.

 

         Ses amis la taquinaient sur le beau « viking » qui n’en finissait pas de visiter la ville. Pour certains, c’était bizarre. D’ailleurs, les touristes ne bouclaient-ils pas le tour des monuments en une journée parfois ? Yette répondait par un sourire. Elle n’avait pas envie de donner d’explication. d’ailleurs elle en eût bien été incapable.

 

 

         Le théâtre n’était pas très loin de l’hôtel de Jan. Ils devaient se retrouver devant l’entrée. Yette parcourut d’un pas énergique les petites rues étroites qui se faufilaient entre les maisons blotties les unes contre les autres. Serrées, pour protéger du soleil écrasant et du vent, elles servent de labyrinthe au Mistral qui les parcourt à folle allure. Il s’y engouffre avec volupté faisant claquer quelque volet entrebâillé. Il siffle comme pour avertir les femmes dont il se joue des ourlets, relevant impudiquement leur robe. Il fait tourbillonner les feuilles mortes en un ballet échevelé dont il est l’éblouissant chorégraphe. Il est colère car après avoir dévalé sans obstacle la vallée du Rhône, il se heurte à cette ville qui lui résiste, avant de reprendre sa course vers la Méditerranée.

 

         Jan l’attendait, un paquet à la main, un sourire mystérieux illuminant ses yeux. Déchirant avec curiosité l’emballage  elle explosa de joie devant tant d’attention. Le livret de Mireille ! Le célèbre opéra de Gounod ! Jan la regardait avec malice.

         « Vous pouviez…non, pourriez, chanter pour moi. Un air…Vous connaissez ?  »

         « Là ? Tout de suite ? »

Il hocha la tête en signe d’assentiment, sourit comme un enfant capricieux qui sait que l’on ne peut rien lui refuser. Yette grimpa devant les deux uniques et magnifiques colonnes corinthiennes qui se dressent fièrement vers le ciel.

 

         Un petit instant de silence pour plonger en elle, et Yette attaqua l’air du Rondeau « Heureux, petit berger. » Les vestiges et la voix vibraient de la même harmonie. Il y avait communion entre ces deux beautés de nature différentes : la pierre et l’humain. Ce lieu, voulu par Auguste pour les élites, attirait toujours les foules. Si les spectacles au cours des siècles avaient changé de nature, ils faisaient toujours vivre le théâtre en une continuité millénaire.

 

         Quelques badauds, guidés par la mélodie, s’étaient approchés faisant taire leurs bavardages. Ils se posèrent quelques questions sur l’interprète espérant reconnaître une célébrité de l’art lyrique, mais malgré tout, applaudirent avec chaleur cette jeune inconnue. Yette esquissa un salut, leur sourit et rejoignit Jan. Il semblait perdu dans une profonde méditation. La présence à ses côtés de la jeune fille le ramena à la réalité. Il la remercia avec enthousiasme.

 

         Les deux colonnes étiraient leurs longs doigts minéraux vers le ciel. Le pavage de l’orchestre, usé de tant de pas,  offrait la nudité de la pierre aux regards des promeneurs. Il ne restait pas grand chose de ce magnifique théâtre et la Vénus d’Arles, offerte au Roi Soleil pour les jardins de Versailles, se languissait à présent dans les murs du Louvre, privée à tout jamais des éléments de la nature. Heureusement les voix et la musique continuaient à donner vie à ce lieu si élégant de légèreté.

 

         Ils s’attardèrent encore un instant avant d’aller boire un café dans un des  petits bars qui font le charme de la ville. Yette craignit que Jan ne soit choqué par la décoration taurine du lieu, mais il n’en fut rien. Cela lui semblait familier.

Yette trouva cela un peu étrange mais ne s’attarda pas sur la question. Après tout…Ils discutèrent de tout, de rien, en une langue « mixée » qu’ils semblaient à présent maîtriser à la perfection. Lorsque Jan lui fit part de son désir d’aller le lendemain aux Alyscamps pour peindre, Yette fut ravie. Elle lui demanda l’autorisation d’aller le voir travailler, sachant que certains artistes détestent une présence à leur côté. Il accepta. Comme à présent il connaissait les lieux, elle passerait dans le courant de la matinée.

 

« Enfin !  Je vais voir ce qu’il peint » pensa Yette tout excitée. Beaucoup de peintres professionnels ou amateurs passaient par la région. Certains s’y installaient, d’autres renonçaient effrayés par la force de la nature. Emprisonner ce pays sur la toile demande de ne pas être timoré. Les couleurs y sont le plus souvent crues, le vent donne à la lumière une brillance peu commune. Le ciel peut être d’un bleu insoupçonné. Tout est violent. Pour transposer ces paysages il faut en être imprégné, s’y abandonner, les avoir « digérés. » Il faut porter en soi le feu brûlant de la vie s’y l’on ne veut pas être emporté par un tourbillon délirant. Qu’allait donc peintre cet homme qui paraissait si mesuré, si policé, toujours maître de lui. Pourtant Yette soupçonnait en lui un flot de lave contenu prêt à jaillir.    

Lorsqu’elle se leva sa première pensée fut pour ce qu’elle allait découvrir. Elle se dépêcha donc de se préparer et partit vers les Alyscamps. Sitôt franchie la grille, elle aperçut Jan installé devant son chevalet, face à une jolie perspective. Il avait posé un bob de toile sur sa tête mais ne perdait en rien de son élégance. Elle s’approcha lentement de lui, elle ne voulait pas le surprendre. Proche de quelques pas elle le héla doucement.

 

Il ne lui répondit pas. Il semblait ne faire qu’un avec la toile. Elle s’assit à même le sol pour l’observer. Une violence inouïe s’échappait du tableau. Il y avait une force insoupçonnée dans le trait, et les couleurs éclataient. Yette pensa à un mélange de Van Gogh et de Brayer, mais cela était un peu réducteur. Observant avec plus d’attention ce que figurait le feuillage d’un arbre, elle découvrit avec stupéfaction le visage d’une femme. Non, il était impossible de se tromper. Avoir composé ainsi la toile était original. D’ailleurs en y regardant de plus prés tout tournait autour de ce visage. Elle n’osa pas demander d’explication. Lorsqu’elle se leva pour partir, après plus d’une heure de silence, elle l’entendit, dans un souffle lui dire : « Demain, les arènes ». Elle acquiesça de la tête. Il n’avait pas détourné les yeux de son travail.

 

Elle se surprit à marcher tête levée pour apprécier les façades et les ferronneries. De monumentales portes en chêne fermaient certains hôtels particuliers. Quelques maisons aux cours intérieures « végétalisées » laissaient s’échapper un parfum de mystère. Parfois, un cyprès s’étirait vers la haute

 

lumière exhalant une odeur âcre de résine. Quel était donc l’esprit bienveillant qui se cachait dans ces enclos secrets ? Elle venait de déboucher sur la place de l’hôtel de ville. L’obélisque en granit égyptien se veut aiguille d’un cadran solaire géant. Il étire son ombre sur les maisons voisines. Sur la droite de la place, la cathédrale saint Trophime, modèle d’art roman qu’elle ne manquerait pas de faire visiter à Jan. Il aimerait son cloître aux colonnes finement ciselées ainsi que sa fraîcheur. Toujours intriguée par le visage féminin né sous le pinceau de Jan, elle rentra chez elle assaillie de questions.

 

                   Ce matin là elle s’éveilla avec un sentiment bizarre d’inquiétude. Elle avait deux bonnes heures devant elle, qu’elle mit à profit pour travailler le solfège. Lorsqu’elle arriva au « Jules César » le personnel s’affairait autour de touristes arrivés en car. Jan n’était pas là, elle s’en étonna pensant qu’il avait quelques minutes de retard. Elle s’assit. Lorsqu’elle vit le serveur s’approcher d’elle une enveloppe à la main, sa respiration se suspendit. En prenant l’enveloppe elle pâlit et lut :

 

         « Chère Yette,

                            Me pardonnerez-vous de vous dire ainsi adieu ? Je le souhaite. J’étais venu dans votre beau pays chercher la paix du cœur, je ne l’ai pas trouvée. Fuir ne résous rien, je rentre donc en Suède. Je ne veux pas vous attrister mais je vous dois une explication..

                            La mort de ma femme m’a jeté sur les routes en quête d’un lieu où je pourrais trouver la sérénité. L’errance ne me mène à rien. Je pense que seul le travail pourra me permettre de retrouver un équilibre. Il me reste encore une petite société, je vais donc me remettre aux affaires.

                            Vous l’aviez compris, jeune fille, je connaissais Arles. Nous y étions venus en voyage de noces. Courir après les souvenirs a été la pire des choses, c’était une erreur malgré la douceur de votre présence. J’espérais que votre compagnie m’aiderait à refaire le parcours à l’envers afin d’exorciser le passé, c’était une idée ridicule. J’en ai pris conscience en faisant le tableau. Je crois d’ailleurs que vous aviez deviné quelque chose.

                            Je vous remercie infiniment de votre patience et de votre sourire si précieux. Je vous offre mon amitié, peut-être en userez vous un jour pour découvrir mon pays de froidure ? Je l’espère sincèrement.

                            Nous n’irons pas aux arènes Yette, mais je fais le vœu qu’un jour, vous y chantiez Carmen. Je viendrai vous applaudir. Gardez votre sourire, toujours.

 

         Votre ami du froid.   Jan »

 

                   Elle se sentait  comme un boxeur après un mauvais round. Ainsi, il était reparti chez lui. Elle ne savait pas si elle se sentait triste ou en colère. Deux grosses larmes ruisselaient le long de ses joues. Oui, elle avait de l’affection pour lui. Une belle amitié était entrain de naître. Elle regrettait de n’avoir pas soupçonné sa détresse afin de pouvoir l’aider. L’aider ? Mais comment ? Elle essuya son visage et sortit.

 

                   Dehors la ville l’attendait, éternelle. L’agitation lui fut douloureuse. Guidée par une main invisible elle prit la direction des arènes. Après tout, pourquoi pas ? Si Jan avait été à ses côtés il aurait aimé cet endroit où l’on se sent à l’abri du vacarme de la ville qui lèche les hauts murs. Elle s’assit dans les gradins. Les hautes parois l’encerclaient de  leur force protectrice. Elle était seule avec son chagrin. Seule dans le ventre de la cité.

 

                   Arles antique, Arles contemporaine : c’était l’homme du Nord qui la lui avait rendue vivante. A jamais son visage se superposerait à l’image de la ville, il lui avait donné d’autres couleurs, d’autres parfums. Elle ne pourrait plus jamais aborder la cité avec indifférence sous peine de voir s’évanouir l’image de Jan. Une rafale plus violente et glaciale souleva le sable rouge. Ses yeux piquaient, larmoyaient. L’irritation du sable était une bonne excuse. Un an, déjà, que Jan avait croisé sa route s’inscrivant à jamais dans sa mémoire.

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