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lundi, janvier 10, 2011

VOEUX 2011

La vieille dame ramena son châle sur ses épaules, tandis que le valet lançait deux ou trois bûches dans le foyer de la cheminée sarrasine. Elle sourit à son entourage, occupé à « dépiller » le maïs. Tous attendaient qu’elle prenne la parole, c’était son moment préféré, sa petite heure de gloire. Elle, qui ne pouvait plus guère donner la main aux travaux de la maisonnée à cause de ses multiples rhumatismes et son grand âge, pouvait encore les faire rêver au cours des veillées.

Au dehors, la bise s’engouffrait en multiples tourbillons, explorant tous les recoins de la cour. La neige tombait en abondance, présageant du travail supplémentaire pour le lendemain. L’année commençait durement.

Soudain l’ancêtre parla d’une voix basse, racontant que c’était arrivé un jour comme aujourd’hui, avec un ciel plein de fureur et de blancheur. La bise noire avait soufflé durant une grande semaine, accumulant les paquets de neige contre les portes des granges et des étables. Il faisait un froid de loup, les mares étaient gelées, et quelques chenapans s’y étaient aventurés pour tenter de belles glissades, avant de tâter de la correction administrée par le maître des lieux.

Le village tout entier était engourdi. On avait dû écourter les dernières veillées de l’année, pour ne pas rentrer trop tard chez soi.

C’est ce matin-là qu’il arriva. Personne ne l’avait entendu. Personne ne l’avait vu.

Le froid de canard qui régnait sur la campagne n’incitait pas les gens à ouvrir volets et portes avant que le jour ne soit levé. Oui, un froid que seuls ces volatiles-là pouvaient affronter ! Les humains, eux, restèrent plus longtemps que d’habitude sous les couvertures ou autour du feu renaissant.

Le premier qui se rendit compte que ce jour n’était pas comme les précédents, fut le boulanger. Il était sorti pour prendre un bol d’air, après avoir enfourné une fournée. L’inconnu le salua brièvement tout en continuant sa route vers le centre du village. Il allait lentement, faisant crisser la neige gelée sous de grosses chaussures de montagne. Le maître du pain ne fit pas plus attention à lui que cela et retourna bien vite dans la chaleur de son fournil.

Peu à pue, le village s’anima, on ne pouvait pas rester cloîtré indéfiniment ! Dans l’aube brumeuse et glace, on se mit à déblayer les entrées, les chemins d’accès au grand chemin. La neige accumulée durant le nuit gicla des pelles de bois pour aller s’amonceler sur les bas-côtés, là où elle ne gênerait personne, en attente de la suivante. Certains rentraient de grosses brassées de bois que la cheminée aurait tôt fait d’avaler goulûment. Si ce froid continuait encore longtemps, les réserves fondraient comme glace au soleil… Plus loin, les premiers bruits de sabots retentirent : on sortait les chevaux d’une écurie. Puis ce furent ceux des gamins qui galopèrent le long des chemins, poursuivis par d’autres qui lançaient de grosses boules immaculées.

Brusquement, tout cessa…

On avait pris conscience que quelque chose n’était pas comme d’habitude. Quelqu’un avait aperçu l’inconnu, sous le porche d’une entrée. Celui de la maison du maire, ou celui de monsieur l’entrepreneur ? On ne sut jamais… Peu importe. Il était là, occupé à déballer un grand sac de cuir bouilli. Un immense bagage noirci par les voyages et les manipulations.

Il en sortait des choses bizarres, inconnues.

Cela fit le tour du village comme une traînée de poudre enflammée... On vit affluer les habitants sur la place du village, les uns après les autres, tous attirés par ce type habillé de sombre, intrigués par cet étranger. Ils s’assemblèrent en demi-cercle autour de ce bonhomme surgi de nulle part. A cette époque, on n’aimait pas beaucoup les gens venus d’ailleurs, que cela soit du village d’à côté ou de plus loin. Aussi, tous avaient en main de quoi se défendre : un bâton, une fourche, une pelle à neige, un fouet, une faux, un coutelas… Tous se méfiaient de cet étranger, qui ne pouvait en effet n’être venu chez eux que pour nuire, faire le mal. Il en était de même quand les « monsus » de la ville passaient, ou quand on entendait la clochette du colporteur. La méfiance tenait les rênes du village, et c’était bien ainsi ! On ne voulait ni du bagou des vendeurs à la sauvette qui ne pouvaient que vous voler, ni des susurrements des diseuses de bonne aventure qui repéraient les mauvais coups futurs ; encore moins des regards fuyants des voleurs de poules, ces bo’miens qui arrivaient comme des nuées de corbeaux ! Et je ne vous parle pas des mercenaires débauchés par les armées ! Bref, on se méfiait comme la peste de tous ces routards pas… comme ceux d’ici…

L’étranger se retourna, dépliant son grand corps. Il y eut un mouvement de recul, qu’il le vit pas, ou fit mine de ne pas voir. On ne lui apercevait pas le visage, engoncé dans une capuche de fourrure. Du lapin, sans doute. Il lança un sonore « Bonjour les amis ! », auquel personne ne répondit. Il se pencha de nouveau vers son attirail. Les habitants interloqués et de plus en plus méfiants et hostiles le virent déposer autour de lui des sortes de tubes qu’il pointa vers le ciel gris. Une dizaine en tout.  Il fouilla alors dans ses poches, en extirpa un vieux briquet, en battit l’amadou pour produire une flamme claire, tremblotante sous les assauts de dame bise. Il mit le feu à ce qui semblait être des mèches sortant de la base de chacun des tubes. On recula encore un peu. Si cet énergumène voulait la bagarre, il allait l’avoir, c’est sûr.

L’homme recula un peu, tout en faisant signe à tous de ne pas bouger, de sa main largement ouverte.

 Il y eut des détonations, puis les premiers traits de feu jaillirent vers les nuages d’encre qui crachaient de nouveau leurs rasades de flocons. De multiples couleurs s’épanouirent au dessus des toits ployant sous le poids de la neige, dessinant des fleurs gigantesques, des ruissellements de paillettes lumineuses, des fontaines multicolores, des éclatements d’arc en ciel.

La tension diminua, les yeux s’ouvrirent en grand, des sourires apparurent sur les faces rudes des villageois.

Et on entendit le voyageur inconnu s’écrier :

« Bonne année à vous tous, bonnes gens ! Je suis l’an nouveau, je suis celui que vous attendiez pour vous promettre joie, prospérité, santé, amitié, amour ! »

Lentement, sans un mot de plus, il remballa ses affaires, ferma son volumineux sac, et, leur tournant le dos, s’en alla sur le chemin, portant d’autres villages ses vœux et souhaits…

 

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