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Et le Premier prix est attribué à...

Grand Prix du Salon 2017 de la Nouvelle policière :
Décerné par Monsieur le représentant du Conseil Départemental de l’Ain
Madame Audrey DEGAL : « Assassinats à la carte »
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Assassinats à la carte
 
Il était très tard lorsque Barbara quitta le restaurant. Le froid était piquant. La porte se referma derrière elle et, à travers les baies vitrées donnant sur la rue, elle fit signe à ses amis encore attablés. Ils savouraient un dernier verre. Sur leurs lèvres elle put lire « sois prudente, à demain ! ». Mais ce genre de remarque néglige l’importance du destin !
La nuit, particulièrement noire, pactisait depuis des jours avec un épais brouillard que le plus affûté des couteaux n’aurait pu couper. La morsure glaciale du vent s’amusait à griffer les visages des rares passants qui osaient encore s’aventurer dans les ruelles. Les lampadaires, rangés au garde à vous, même s’ils ne surveillaient rien, renvoyaient de sordides lumières d’un orange blafard rongé par la brume ambiante. On n’y voyait pas à trois mètres.
La jeune femme glissa les mains dans ses poches, serra la ceinture de son manteau de cachemire et accéléra le pas pour regagner sa voiture. La rue était déserte. Elle avait l’impression de traverser un cimetière à la nuit tombée même s’il n’y avait pas de tombes. Le parking Saint Jean, situé sur les quais de Saône, n’était pas loin mais elle n’aimait pas s’éterniser dans le vieux Lyon si inquiétant à cette heure-là. L’œil aux aguets, l’oreille attentive, elle avait hâte de rentrer.
Barbara marchait précautionneusement, s’efforçant de ne pas faire claquer ses hauts talons sur les pavés que l’humidité rampante rendait glissants. Des myriades de volets fermés semblaient l’épier, comme autant d’yeux malveillants. Encore quelques mètres et elle tournerait à gauche, quelques mètres qui lui paraissaient une éternité !
Soudain un bruit. Une lutte. Des voix étouffées. Barbara n’avait pas encore bifurqué mais elle s’arrêta net. Elle allait détaler quand elle aperçut une forme s’effondrer sur le trottoir. Elle voulut crier mais ses mains, comme des entités autonomes, se plaquèrent sur sa bouche. Elle recula et se terrera sous une porte cochère. Faire silence ! Attendre ! L’être tombé au sol rampa, laissant derrière lui une large traînée brunâtre. Barbara le discernait à peine mais elle l’entendit gémir. Inconsciemment, elle retenait sa respiration tandis que son sang battait la chamade dans ses tempes. Une silhouette inquiétante s’avança, déchirant l’épais brouillard qui enveloppait la scène. Elle s’immobilisa auprès de l’individu à terre qui redressa la tête. Il implora la pitié de son bourreau avant de s’effondrer dans l’eau croupie du caniveau. En guise de réponse, l’autre l’empoigna et le traîna sur le trottoir jusqu’à l’angle d’une bâtisse derrière laquelle tous deux disparurent.
Terrorisée, Barbara, n’osait pas sortir de sa cachette. Finalement, comme aucun bruit ne lui parvenait plus, elle ôta ses chaussures et se mit à courir, pieds nus, pour s’éloigner de la scène. Elle s’empara de son téléphone pour appeler de l’aide.
― Arthur ? C’est Barbara. C’est horrible ! Je viens d’assister à un meurtre.
― Un meurtre ? Dis-moi où tu es, j’appelle la police !
Quand l’inspecteur Léo Tissier arriva au croisement des rues du Bœuf et de la Bombarde, les amis de la jeune femme étaient déjà sur place, essayant de la réconforter.
― Barbara Torin ? Est-ce que je peux vous parler ?
Elle posa sur le blouson de cuir du policier puis sur son visage, des yeux hagards qui espéraient plus de réponses qu’ils n’avaient à en donner. Un café chaud la réconforta et peu à peu, rassurée, elle recouvra ses esprits :
― C’est un homme ou une femme ? demanda-t-elle.
― C’est vrai que d’ici c’est difficile à voir avec ce fichu brouillard mais c’est une femme. Enfin c’était. Elle est morte !
Un brigadier trop zélé se permit d’ajouter :
― On l’a éventrée puis pendue à la façade d’une boutique avec un croc de boucher. Elle était encore vivante quand l’assassin lui a sorti les tripes.
Sous l’assaut de ces précisions macabres, la jeune femme crut défaillir. Tissier dut l’agripper par le bras pour la retenir. Il plongea son regard dans ses yeux noirs et fut aussitôt subjugué. Elle ressemblait à s’y méprendre à Monica Bellucci, l’accent en moins. Il résista à la tentation de lui demander un autographe mais il se retrancha derrière d’autres mots :
― Désolé, il n’aurait pas dû vous dire tout ça. Oubliez ! Dites-moi…
À sa demande, Barbara lui décrivit ce qu’elle avait vu et peu après, elle confiait les clés de sa voiture à Arthur tandis qu’elle s’engouffrait dans le véhicule de la police.
― Je suis obligé de vous garder encore un moment, « Monica », faillit dire Tissier assis au volant. J’ai d’autres questions. Je vous reconduirai moi-même chez vous ensuite.
Quelques heures plus tard, lorsqu’il la laissa devant la porte de son appartement, l’inspecteur se voulut rassurant :
― Je sais à quel point être le témoin d’un meurtre peut être difficile mais dites-vous que vous avez eu beaucoup de chance ce soir. Un instant plus tôt, ça aurait pu être vous ! Prenez ma carte et si vous avez peur ou si vous pensez avoir oublié quelque chose, n’hésitez pas, appelez-moi !
Barbara prit la carte et verrouilla sa porte. Elle ne fermerait pas l’œil du reste de la nuit.
Au commissariat, 15 rue des anges, dans le 5ème arrondissement, comme chaque matin, les enquêteurs faisaient le point sur l’avancée des investigations en matière criminelle.
― Bon, nous avons deux meurtres sur les bras, résuma Tissier. Deux femmes retrouvées rue du Bœuf : une éventrée il y a deux jours et l’autre noyée la semaine dernière dans le local d’un maraîcher, aux halles, puis déplacée. Questions : Y a-t-il un lien entre ces meurtres ? Si oui, quel est le mobile du tueur ?
― Deux femmes, c’est un point commun mais ça peut être aussi le fait du hasard ! Et ta Monica Bellucci ne t’a rien appris de plus ?
Tissier avait évoqué avec ses collègues la ressemblance de son témoin. Il avait revu Barbara au cours des deux jours écoulés et ils avaient pris un café ensemble. Elle lui plaisait.
― Elle a vu le tueur traîner sa victime après l’avoir frappée sauvagement, à plusieurs reprises. Le sang sur le trottoir et les bouts d’intestins disséminés l’attestent. Tuer semble secondaire pour l’assassin. Faire souffrir ses victimes est primordial. Il est déterminé !
― Ouais, remarqua un collègue mais pourquoi a-t-il changé de mode opératoire et pourquoi a-t-il déplacé le corps de celle qu’il a noyée ?
― Noyée qui a aussi agonisé pendant des heures d’après le légiste, souligna Tissier. Le dispositif laissé aux halles, par le tueur, le prouve : la planche inclinée, l’entonnoir… Si les procédés sont différents, j’ai le sentiment que ces meurtres sont liés. Le tueur va encore frapper !
― Oui mais où ?
― Où et quand ? ajouta l’inspecteur. Je parierai pour la rue du Bœuf mais où exactement ? Je ne sais pas. Par contre quand ? J’ai ma petite idée. Il agit la nuit et le légiste affirme que la noyée est morte entre 23 heures et deux heures du matin, comme la seconde victime.
Tissier assis au bord de son bureau se frottait le menton, l’air dubitatif. Il fixait la carte de Lyon affichée au mur. Les homicides étaient matérialisés à l’aide de petits pics différenciés par des chapeaux de couleur différente. Deux picots rouges correspondaient aux crimes qu’il avait en charge. Les autres couleurs relevaient d’affaires plus anciennes, non résolues ou suivies par d’autres enquêteurs.
― Je veux donc qu’on surveille le quartier et plus particulièrement les femmes, discrètement, pour ne pas affoler les habitants.
Les nuits suivantes, des hommes en civil arpentèrent les pavés. Chaque soir le froid et le brouillard frappaient mais pas le tueur. Compression de budget et absence de récidive : le commissaire finit par relâcher la surveillance. La dernière nuit, ils n’étaient plus que deux policiers, postés aux extrémités la rue du Bœuf. La visibilité était particulièrement réduite : des ampoules des réverbères avaient claqué.
L’officier de police Marc Dantin brûlait d’envie d’allumer une cigarette. Il était transi. Depuis des heures, le manque de tabac et l’immobilité due à la planque le rendaient nerveux. Au loin, un clocher égrena les douze coups de minuit. Une porte claqua. Un couvercle tomba et roula au sol avant de s’arrêter. Des plaintes rauques ressemblant à des cris d’enfants s’élevèrent dans l’obscurité. Des chats se battaient pour des résidus de poubelles et leurs feulements inquiétants déchiraient le silence. Puis le calme revint, plus pesant que jamais. À cinq heures, Dantin et son collègue abandonnèrent leur poste. Le tueur devait se méfier.
Tôt le matin, sur le bureau de Tissier, un ordre griffonné par le commissaire lui demandait de se rendre chez le fromager de la rue du Bœuf. Son échoppe demeurait fermée sans raison depuis plusieurs jours. Des clients inquiets l’avaient signalé.
Un serrurier vint à bout de la porte mais pas de l’odeur pestilentielle qui se dégagea à l’ouverture. Un homme d’une cinquantaine d’années gisait au sol.
― Étranglé avec un fil d’acier, fit Tissier en observant le corps et l’arme qui pendait encore autour du cou.
Le visage bleui, la langue pendante, les yeux révulsés, la victime était tombée de tout son poids au sol. Ses poignets étaient attachés dans le dos et son crâne ouvert avait dû heurter le rebord d’un comptoir.
― Le tueur lui a patiemment coupé les doigts les uns après les autres et il était encore vivant, précisa le légiste.
Plus tard, salle de débriefing, rue des anges.
― Bon sang, hurla Tissier devant ses hommes. Ça fait trois meurtres ! Après les deux femmes, c’est un homme maintenant. Merde ! Le tueur nous nargue et a encore frappé malgré notre surveillance !
Il planta nerveusement un picot rouge de plus sur la carte. Il récapitula ensuite scrupuleusement les faits à ses hommes ce qui permit de faire émerger un nouvel indice jusque-là inaperçu :
― Six et rue du Bœuf : voilà ce qui lie ces meurtres. Tous tués à six jours d’intervalle. Donc dans six jours, je veux toute l’équipe dans le secteur, prête à arrêter ce malade. Entre temps, interrogez les voisins, les passants, tout le monde. Il y a bien quelqu’un qui a vu ou entendu quelque chose !
La piste du serial killer se précisait mais le mobile échappait toujours à la sagacité de l’inspecteur. Le tueur connaissait parfaitement son territoire de chasse et n’assassinait pas au hasard. Les lieux étaient sous étroite surveillance mais, six nuits plus tard, dans le commissariat, le téléphone sonna à plusieurs reprises pour signaler des cris, rue de la Bombarde.
Quand Tissier arriva à l’endroit indiqué, il était trop tard. Le cadavre encore chaud d’un homme l’attendait.
― Je ne souhaite pas une telle mort même à mon pire ennemi, fit le légiste après les contrôles d’usage.
La victime, était assise dans un fauteuil, légèrement basculé en arrière. Elle serrait encore entre ses dents un entonnoir à piston dans lequel l’assassin avait fait couler du chocolat brûlant.
― Il est mort asphyxié après avoir été ébouillanté de l’intérieur ! Une mort atroce !
Tissier imprima violemment son poing dans un mur. Les autres le regardaient. L’assassin mettait ses nerfs à rude épreuve.
― Je suppose qu’il n’a laissé aucune empreinte ! déclara-t-il.
― Aucune inspecteur, fit l’officier de la police scientifique.
Le cadavre évacué, Tissier resta un instant sur les lieux du crime. Il réfléchissait, observait. Encore une fois, le tueur avait pénétré sans effraction. Ses victimes le connaissaient. Il en avait la certitude.
 
Six jours plus tard, l’enquête n’avait pas progressé. La police se contentait de surveiller les rues du secteur. Tissier se décida à raser sa barbe de trois jours. Il voulait être présentable. Il avait rendez-vous avec Barbara dans un bouchon lyonnais. Entre eux, le courant passait.
Comme le soir de leur rencontre, le froid et le brouillard régnaient en maître. Quand il sonna à l’interphone, elle répondit aussitôt et une minute plus tard, sa robe de soie bleue apparut dans le hall. Un petit foulard jaune porté autour du cou masquait la courbe naissante de ses seins. Elle n’était pas seulement belle, elle était désirable.
Ils avaient réservé une table et leurs mains s’étaient frôlées au moment de prendre la carte que le restaurateur leur tendait. Léo ajusta ses lunettes. Barbara semblait sous le charme et inspirée par le menu.
― Et votre enquête, elle avance ? demanda-t-elle.
― Pas vraiment. Mais je n’ai pas envie d’en parler. Vous avez choisi ?
― Ce soir, je dérogerai à mes habitudes : entrée avec salade et présentation charcutière, andouillette beaujolaise au vin blanc accompagnée de cardons, une cervelle de canut pour le fromage et en dessert je prendrai une tarte à la praline sur coulis chocolaté. Un bon repas s’accompagne d’un bon vin. J’hésite entre un pot de Beaujolais ou de Côte du Rhône.
― Je prendrai la même chose que vous !
― Je sais, c’est un peu gras mais on doit tous mourir un jour !
― Merde ! Je crois que vous venez de me donner la solution !
Tissier se leva brutalement, renversant sa chaise sous les yeux étonnés de Barbara. Il héla le restaurateur et deux minutes après il s’installait devant l’ordinateur du bouchon. Tout en tapant frénétiquement sur le clavier, il expliqua à la jeune femme :
― Je viens de comprendre que tous les crimes correspondent à l’ordre d’un repas sur une carte de restaurant !La maraîchère, retrouvée noyée, fournit les restaurants. La femme pendue par un croc de boucher est traiteur, elle les approvisionne en viande. L’homme étranglé avec un fil d’acier est fromager et le dernier, maître pâtissier chocolatier. On a aussi retrouvé un homme noyé dans un tonneau de vin et jusqu’à ce soir je n’avais pas fait le lien. Il manquait du vin à cette carte sanglante !
L’inspecteur se retourna vers Barbara postée derrière lui et déposa un baiser furtif sur sa joue. Au même instant, une photo s’afficha, celle d’un concours de cuisine qui avait eu lieu des années avant. Toutes les victimes étaient là, souriantes, membres du jury. Une seule était encore vivante : la présidente, restauratrice de renom. Tissier s’empara de son téléphone.
En un instant, il ameuta ses équipes. Il leur révéla sa découverte. Un candidat avait été recalé à un concours avec une note infamante de 6/20 attribuée par la présidente, note unanimement relayée par les autres. Soudoyés ? La Table renommée que tenaient ses parents fut discréditée. Ruinés, ils s’étaient suicidés tandis que le restaurant de la présidente, concurrente directe, gagnait parallèlement en notoriété. Il fallait agir vite ! Le tueur allait sévir pendant la nuit ! Le dernier crime remontait à six jours. Or on était le 30 novembre, date de promulgation des résultats du concours cinq ans auparavant et il était 21h30.Rapidement les policiers se déployèrent au restaurant de Madame Defoe, la présidente. Elle était sans doute la prochaine cible, brebis destinée à un prédateur sans pitié.
Une heure plus tard, le brouillard dense et la nuit noire,complices du tueur,enveloppaient tout. Le restaurant était désert. Soudain, un bruit sourd : l’homme venait de s’infiltrer dans les locaux. Des pas feutrés : il progressait avec précaution. Sa silhouette noire sortit peu à peu de la pénombre. Madame Defoe ne bougeait pas mais ses mains tremblaient. Les policiers, tapis dans l’ombre, se ruèrent sur le tueur lorsqu’il alluma un briquet. Dans l’autre main, un bidon d’essence. Le liquide coulait.
― Putain, il veut foutre le feu ! hurla Tissier.
L’inspecteur avait l’habitude des arrestations musclées. Le pyromane s’était débattu, tentant d’enflammer ce qui se trouvait autour de lui. Bilan : deux hommes légèrement brûlés mais le tueur était maîtrisé.
Fin décembre Tissier le rencontra pour la dernière fois.
― Toujours pas de regrets Monsieur Bourgin ?
― Non, aucun !
― Même pas celui d’avoir manqué votre dernière victime?
― Manquée ? Vous croyez ?
Ce furent leurs dernières paroles. Ils ne se reverraient jamais.
L’enquête diligentée pour vérifier la fraude du jury lors du concours, jeta l’opprobre sur la présidente, Madame Defoe. Traînée dans la boue par la presse, sa ruine était assurée. On retrouva son corps, un mois plus tard, flottant dans la Saône. Le brouillard s’était levé.

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