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samedi, octobre 18, 2014

Concours de Nouvelles, troisième prix...

Troisième Prix du Concours 2014

Prix du Salon du Livre , Prix des « 16-25 » ans

Madame Mathilde RIPART

 

Réveil

 

Je sens les doux rayons du soleil matinal caresser ma peau, l’effleurer tendrement comme le feraient les doigts d’une femme. Je ressens tous les bienfaits de la vitamine D, mon corps est paisible et mon esprit serein. Je sens mon être se balancer légèrement. Il faudrait que je me lève mais je veux en  profiter encore un peu.

Quelques gouttes m’éclaboussent le visage et me font sortir de mon paisible repos. J’ouvre lentement les yeux, aveuglé par le soleil, tout en m’étirant. Dans mon mouvement, ma main tombe dans l’eau. Je me relève étonné. Mes yeux, pas encore totalement acclimatés, discernent avec difficulté mon entourage. En face de moi de l’eau, à gauche de l’eau et à droite, toujours de l’eau. Nul besoin de me retourner pour savoir ce qui m’entoure totalement. Le paysage qui s’offre à moi n’est constitué que de ciel, d’horizon et de mer. Passé l’étonnement je m’interroge. Qu’est-ce que je fous là ?

Debout sur mon radeau de deux mètres carrés, je passe en revue mes seuls souvenirs. J’étais chez moi, dégustant une pizza commandée tout en regardant la télé avec ma chienne Lady. Un Dimanche soir des plus anodins. Mon enquête s’arrête ici, j’aurais fait un piètre détective.

 Donc, qu’est-ce que je fous là ? J’habite à deux heures de voiture du bord de mer le plus proche, même un somnambule ne pourrait couvrir autant de kilomètres. Pas de caméra cachée non plus. Il ne reste plus qu’une seule possibilité, je rêve. C’est si réel pourtant, mais je n’ai pas d’autres explications.

Les heures passent et le soleil est de plus en plus intense. Mon corps se ramolli, ma tête tourne et ma peau rougit.  Je n’ai aucun moyen pour lui échapper. Les seules parties protégées de mon corps sont celles recouvertes par habits. Heureusement qu’ils sont blancs. Je n’ai même pas de chaussures. Comme si l’on m’avait arraché du lit. Si c’était un rêve je ne serais sûrement pas en pyjama, et je n’accorderais pas d’importance à ma tenue, non ? Le temps passe si lentement. Ou alors il passe vite. Aucun moyen de savoir l’heure, certainement 12h à en juger par la position du soleil. A quoi bon de toute façon puisque rien ne m’attend.

Mon ventre crie famine, je dois être sur ce radeau depuis plus d’une demi-journée, voire plus si l’on prend en compte la possibilité d’un décalage horaire. Je suis coincé sur une planche de bois, entouré d’eau à perte de vue, aucune destination en vue, sans nourriture et surtout sans espoirs. Une pensée me noue l’estomac : et si ce n’était pas un rêve ? Je vais mourir ici, sans savoir où, quand, et pourquoi. J’essaie de me raccrocher à l’idée que l’on me retrouvera, mais je n’y crois pas vraiment. Quand on s’apercevra de mon absence, je serais déjà mort de faim, je n’ai que Lady dans ma vie. Moi Sylvain, trente ans, sans famille, sans amis, je ne manquerai à personne. J’ai bien quelques connaissances, des femmes surtout, mais je doute qu’elles s’inquiéteront de mon sort.  Peut-être que mon rendez-vous de cette semaine, la jolie Lisa que je n’ai pas rappelée, viendra me voir pour me traiter de menteur, de manipulateur et de salaud. Elle trouvera mon appartement vide et ma Lady pleurant son maître. Alors elle alertera la police, on me retrouvera à temps et la pulpeuse Lisa se jettera dans mes bras en m’embrassant.  Nous entamerons une belle histoire d’amour et nous vivrons heureux avec plein d’enfants, et Lady bien entendu, pour toujours.

 Ou alors je crèverai seul sans personne pour me pleurer.

La chaleur est accablante, ma peau frétille. Je  sais ce que ressent  un steak sur le grill à présent. Je m’asperge d’eau de mer espérant soulager mes brûlures mais le sel m’écorche la peau et je m’effondre sous la douleur.  Allongé sur mon radeau, je me laisse bercer par les flots. Je ferme mes yeux humides de larmes et je m’endors.

Un sentiment d’effroi me traverse. Je ne sais pas combien de temps je me suis assoupi, mais à présent, il fait nuit. L’atmosphère est lourde et le ciel sans nuage. Pourtant tout mon corps frissonne, non pas de froid, mais de peur. Une étrange sensation me paralyse. J’ai le sentiment de ne pas être seul. J’essaye de me faire le plus petit possible sur ma planche de bois et inspecte les environs. Toujours et seulement cette maudite eau qui m’encercle, qui m’étouffe. Je me détends  et décide de me ressaisir quand j’entends des chuchotements. Ils m’entourent eux aussi. Mon cœur fait un bond et je me tourne, me retourne pour chercher ces humains. Mais il n’y a rien, seulement des vagues qui se font de plus en plus imposantes.

             « Où êtes-vous ? » Crie ma voix chevrotante.  

Je n’ai pas de réponses mais les chuchotements s’intensifient, se faisant plus oppressants, plus distincts. Il y a des hommes, des femmes et même des enfants. J’entends des sanglots, des cris et des plaintes.

Je distingue maintenant des dizaines d’embarcations similaires à la mienne entre les vagues colossales. Comme moi, les passagers sont vêtus de blanc. Certaines personnes, se cramponnent à leur radeau, d’autres se jettent dans les flots. Je leur crie d’arrêter mais ils ne m’écoutent pas. Un peu plus près de moi je remarque une fillette qui pleure à chaudes larmes. Je l’interpelle et elle se tourne vers moi. C’est une petite blondinette avec de belles anglaises mais une balafre sur son visage laisse transparaitre l’horreur de son passé. Elle me regarde les yeux vides, sans espoirs et murmure « dites-leur de me laisser partir » avant de sauter dans les abysses. Ma nausée noie mon cri et je vomis de la bile au bord du radeau. J’enfouie ma tête dans mes bras et je pleure. J’entends toujours leurs cris et dans un dernier effort j’hurle « Laissez- moi ! »

Mon corps semble reprendre des forces mais ne réagit pas plus pour autant, il se remet doucement de cette nuit de tension. La chaleur peu à peu pénètre chacun de mes pores, décontractant mes muscles, soulageant mes crampes, apaisant mes frayeurs. Je profite de cet instant car je sais que mon répit sera de courte durée. Dans quelques heures ma peau brûlera jusqu’à former des cloques et le sel pimentera ma chair à vif, puis s’ensuivront de longues et pénibles heures de tourments sachant que le pire restera  à venir.  Les jours se répètent inlassablement, identiques au détail près, comme une pièce de théâtre rejouée dans le même décor. La Lune, la position des étoiles, inchangée depuis quatre nuits me rappellent que je ne peux être dans la réalité, si réelles soient mes sensations.

La deuxième nuit, ils étaient de nouveau là,  elle était là. Cette petite fille que j’avais vue sauter la veille et sombrer dans les flots, se trouvait encore sur son radeau tout comme moi, pleurant, suppliant. Et comme toute les nuits jusqu’à aujourd’hui, j’ai dû assister  impuissant à son suicide. Quatre nuits que je la vois me regarder en silence, sereine quand elle s’introduit dans les eaux, tandis que je lutte pour ne pas être éjecté de mon radeau par des vagues trop puissantes. Je m’accroche tant bien que mal à mes planches de bois comme si survivre était important, comme si le lendemain serait différent. « Dites-leur de me laisser partir » fut le seul message qu’elle m’adressa. Oui, le lendemain sera différent.

La faim me tiraille l’estomac aussi intense que le premier jour, sans pour autant que je ressente les signes de faiblesse ou de déshydratation. Comme si  mon corps était alimenté mais mon estomac vide. Faut-il croire que je ne peux pas non plus mourir de faim ?

Le temps passe lentement et vite à la fois, déjà le ciel s’assombrit. Les démons de la nuit ne sont plus très loin. Je peux déjà entendre leur plaintes, sentir leur frayeur qui alimente la mienne. Cependant, je veux revoir cette petite fille, car cette nuit je ne la laisserai pas tomber.

Me voilà au bord du radeau, regardant une dernière fois mon reflet dans l’eau opaque. Je suis sale, boursouflé. Mon visage est terne, mes lèvres fissurées. Je parais plus vieux. J’ai choisi la bonne décision. Je ne veux plus perdre de temps ici. Où exactement ? Je ne sais pas, et je ne cherche plus à savoir. La raison de ma présence, l’endroit où je suis, les personnes qui me manqueront, celles à qui je manquerai, plus rien n’a d’importance.

Elle est là, s’apprêtant à franchir le pas. Elle ne semble ni déterminée, ni soulagée, ni même effrayée. Elle semble juste lasse. Je la regarde, elle me regarde. Elle saute, je saute. 

La fraicheur de l’eau est comme un choc électrique, elle se propage dans tout mon être gelant mes muscles et mes organes. Je tente tant bien que mal de remonter à la surface mais les vagues m’en empêchent. Le sel brûle ma peau et le manque d’oxygène brûle mes poumons. Je me débats, luttant contre des forces invisibles qui me maintiennent sous l’eau. J’expire la dernière bulle d’air et je sens mon cœur cesser de battre. Je suis serein tout est paisible.

Soudain mon corps est pris de convulsions. Des décharges électriques me traversent  à intervalles répétés et de l’air s’engouffre dans mes poumons. J’ouvre la bouche pour respirer mais je m’étouffe avec l’eau salée, mes poumons s’embrasent tandis que je porte mes mains à la gorge pour calmer la toux qui me prend. La douleur est telle que j’ouvre les yeux malgré le sel qui me pique. Au loin j’aperçois une forme humaine qui se débat elle aussi, luttant contre le même mal que le mien. Je la reconnaitrais entre toutes, ses cheveux lumineux formant une auréole autour de son corps frêle. Puis elle cesse de s’agiter et  je la vois flotter sans vie. J’essaye de nager jusqu’à elle mais les décharges se font plus intenses et la mer s’agite. Je suis balancé dans tous les sens, je ne vois plus rien. Je hurle de douleur quand un dernier électrochoc saisit mon cœur et me ramène la surface.

 A travers mes paupières closes je peux sentir que tout est différent. Je ne suis plus entouré d’eau, le bruit des vagues a cessé et l’air marin a laissé place à des odeurs chimiques. J’entends des pas précipités et une voix de femme me parle mais je ne comprends pas ce qu’elle me dit. On me tapote, on m’ouvre les yeux de force pour m’aveugler avec une lumière blanche, on me parle. Je n’y comprends rien. J’ai l’impression d’avoir toutes les pièces du puzzle mais ma tête me fait si mal, je n’arrive pas à me concentrer pour les assembler. J’ouvre enfin les yeux de mon plein gré. Les murs sont blancs, les rideaux sont blancs et les personnes sont vêtues de blancs. Je suis à l’hôpital.

« Vous avez eu un accident de voiture il y a cinq jours, on vous a trouvé dans un état critique. Il y avait peu de chance que vous sortiez du coma, c’est un miracle. »

Les médecins m’expliquèrent que cette nuit mon cœur s’était arrêté de battre et qu’en me réanimant ils m’avaient sorti du coma. Je n’en croyais pas un mot. Je sais ce que j’ai vécu, je sais que c’était bien réel. J’eus beau leur expliquer maintes fois mes péripéties ils me répétaient que ce n’était qu’une conséquence post traumatique, que mon cerveau ne voulant pas accepter la vérité, s’était créé sa propre vision.

Je suis resté ainsi une semaine à l’hôpital, subissant des batteries de test, rencontrant différents psychiatres pour me convaincre que ma torture n’avait pas existé. Malgré le sentiment de réalité que j’ai pu ressentir et que je ressens toujours je ne peux nier que mon histoire n’a aucun sens comparée à la leur. Le doute s’est installé peu à peu  et j’ai fini par admettre que le cerveau était très habile et que tout ça n’avait pas eu lieu.

Mes médecins me laissent  partir, après avoir bien vérifié que je suis psychologiquement rétabli.

En quittant le couloir dans lequel était ma chambre, à bord de mon super fauteuil roulant, je passe devant des cellules similaires à la mienne. Le médecin m’explique que c’est l’aile réservée aux personnes dans le coma, et que les familles passent beaucoup de temps auprès de leur malade. Je suis le seul à ne pas avoir reçu de visite. Maintenant je devrai me débrouiller seul luttant avec mon corps meurtri le jour, et me battant avec mes cauchemars la nuit.

Mon regard est attiré par un jet de lumière qui provient d’une des chambres. Une femme en pleurs est au chevet d’une petite fille blonde comme le blé. Je me lève péniblement de mon fauteuil et j’avance vers cette enfant. J’entends le médecin m’appeler mais je ne relève pas. Mon cœur palpite au rythme de mes pas et c’est avec appréhension que je regarde son visage. Il est strié par une balafre.

 

Commentaires

Bouleversant. Une sensation d être avec lui et de ressentir ses souffrances,
Envie de savoir s il va continuer à se battre pour que les médecins acceptent sa version de l approche de la mort.
Bravo

Écrit par : Momprive | mercredi, novembre 12, 2014

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