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samedi, octobre 18, 2014

Concours de Nouvelles, deuxième prix...

Deuxième Prix du Concours 2014

Prix du Château de Salvert remis par M. Martin, Maire de la commune d’ATTIGNAT

Monsieur Pierre AUBRY

 

 Divorzio all’italiana, e al dente

 La phrase résonna dans la salle d’audience comme un coup de tonnerre. Juste après l’avoir prononcée, le prévenu tourna le dos au public, dans l’attitude du toréro narguant une bête épuisée. L’écho de ses paroles à peine évanoui, d’autres rumeurs envahirent l’atmosphère du tribunal : exclamations outrées, chuchotements indignés, rires étouffés. Un des deux carabinieri qui encadraient Lucco Macrozzi porta la main à sa bouche pour étouffer un fou rire. L’avocat de la défense pâlit et laissa tomber ses bras, en signe d’abandon. Une telle sortie ne pouvait que ruiner sa plaidoirie, basée sur la bonne volonté de l’accusé et sur son désir de repentir. Et prolonger sa peine d’au moins cinq ans.

Lucco aurait tout le temps de regretter ses propos scandaleux pendant son séjour à l’ombre. Mais pour l’heure il était fier de l’effet produit, et jubilait en pensant à l’idée qui avait guidé sa vengeance et permis un trait d’esprit qui marquerait pour longtemps les annales de la justice.

Huit mois auparavant un caprice du hasard avait appris à Lucco que Gina, sa belle et vertueuse Gina, son petit canard comme il l’appelait, le trompait avec Leo Rizzi, le coiffeur qui tenait boutique de l’autre côté de la place. Il en fut presque autant surpris que furieux ; le beau Leo, avec ses cheveux blonds bouclés, ses vestes échancrées, ses chaussures claires, n’avait pas la réputation d’un Don Giovanni. Non qu’il ne possédât un physique avantageux, tout le monde s’accordait à lui trouver un grand charme, mais, comment dire ? On pensait qu’il réservait ses appas à une partie du genre humain à laquelle le Créateur d’Adam et Eve ne les avait pas destinés. En d’autres termes que son fleuve d’amour coulait à contre-courant. Bref ! Il préférait les hommes ! Du moins c’est ce qu’on croyait. Quant à Gina, il avait en elle une confiance aveugle. Il faut dire qu’elle dissimulait avec un grand talent toutes ses infidélités, et que rien ne transparut à Lucco de la bonne douzaine d’aventures qu’elle avait menées depuis son mariage.

Il n’est pas inutile, pour l’intérêt que portera le lecteur à ce récit, de savoir que Lucco Macrozzi, ainsi que tous les cocus qui peuplent l’Italie, et le reste du monde, était le dernier à soupçonner son infortune conjugale ; et que, de l’enseigne qui ornait la macellaria della plazza, une belle tête de taureau pourvue de longues cornes, il était le seul à ne pas remarquer l’aspect symbolique, qui alimentait les conversations des villageois. Seul l’animal qui porte un tel ornement sur le front ne peut le voir. Et le surnom de cornutto parlequel on le désignait dans toutes les conversations, à Madattore et dans les localités environnantes, était connu de tous, sauf de lui.

 

Aussi, quand la vérité lui éclata au visage, il fut pris d’une rage intense, qui expliqua la violence de sa réaction. C’était un soir, juste après la fermeture de la boutique. Gina, s’apprêtant à partir pour rejoindre sa mère malade en Sicile, préparait ses bagages à l’étage. Elle avait disposé les paquets de viande que son mari devait livrer. De celui portant le nom de Leo s’échappait un filet de sang. Lucco l’enveloppa dans un grand papier pour juguler l’hémorragie ; puis, jugeant l’ensemble peu esthétique, il décida de refaire le paquet. Sur la côte de veau était posée une enveloppe en papier kraft. Il l’ouvrit et lut le billet qu’elle contenait :

« Amore mio, je dois partir, ma mère a eu une attaque et je serai absente au moins quinze jours… ». Suivait une tirade sirupeuse dans laquelle la traitresse mentionnait : « cet imbécile de Lucco », conclue par les mots : « Ti amo, Gina. »

Elle descendit, l’air innocent, et fut frappée du regard mauvais que lui jetait son mari. La dispute ne tarda pas à éclater. Ils en vinrent vite aux mains. On imagine sans peine comment devait se terminer une telle dispute, dans une telle boutique, où les couteaux ne manquent pas.

Devant le corps inerte de Gina, Lucco reprit ses esprits. Il ne regretta pas alors d’avoir embrassé la profession de boucher ; les circonstances lui permettaient de réaliser le crime parfait. En effet, quoi de plus facile pour lui que d’évacuer discrètement parmi les os et les abats non comestibles ce qui n’était finalement que cinquante kilos de viande.

Il suspendit le corps à une esse dans la chambre froide, et entreprit de le dépecer. N’ayant pas trop l’habitude de ce genre de carcasse, il eut un peu de mal, surtout pour trouver les jointures et couper les ligaments. Pendant l’accomplissement de cette macabre besogne, une idée lui vint, qui pouvait doubler l’efficacité de sa vengeance. Et lui rapporter en plus quelques milliers de lires.

Il découpa un morceau de cuisse, l’enveloppa, et le mit dans le paquet destiné au coiffeur. Puis, interrompant son travail, il partit livrer ses commandes.

« Je vous ai mis une escalope en plus, vous m’en direz des nouvelles ! » lança-t-il en sortant de chez Leo.

Les jours suivants, le coiffeur fut comblé, séduit par le moelleux et la finesse de ce porc sicilien, si gouteux et si bon marché. En terrine, en ragout, en escalope, cette viande possédait une texture et un parfum qu’il n’avait jamais trouvés auparavant. Il en fit sa nourriture quotidienne et pria le boucher de renouveler sa commande auprès de son fournisseur.

Jusqu’au jour où, en terminant une côtelette, sa dent heurtât un objet métallique ; comme un manche de petite cuillère fiché entre le gras et l’os. Il comprit aussitôt, et passa la nuit à vomir. Le lendemain matin, les carabinieri se présentèrent à la boucherie.

Gina avait eu un accident de cheval dans sa jeunesse et, pour réduire la fracture d’une côte, on lui avait posé une broche ; qu’on n’avait pas jugé utile de retirer.

Quand vint le tour de Leo de faire sa déposition au tribunal, il parvint à émouvoir le jury avec un discours larmoyant qu’il conclut en soupirant : « Pauvre Gina ! Je l’aimais, comme je l’aimais ! Je l’aimerai toujours ! »

Du banc de l’accusé tonna alors la voix de Lucco :

« Eh bien, si tu l’aimes, reprends-en donc un morceau ! »

 

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