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samedi, octobre 20, 2018

5eme PRIX DU CONCOURS DE NOUVELLES

 Cinquième Prix

 Monsieur Pierre BOXBERGER

 LE COMPAGNON DE VOYAGE

 Charlotte s’installa sur le siège 28 de la voiture 6 du TGV Grenoble-Paris, côté fenêtre, à la droite de Raphaël Duperon. Celui-ci, le nez plongé sur son Smarphone, ne jeta pas un regard à sa voisine, ne replia pas ses jambes pour la laisser passer, ne lui adressa même pas un sourire poli. Mais elle savait d’avance qu’il en serait ainsi. Pourtant, elle était une jeune femme ravissante, vingt-deux ans, petite brunette frisée certes un peu boulotte parce que très gourmande, mais toute fraîche, à la peau dorée, aux traits fins et aux yeux rieurs. Elle sentait bon la fraise Tagada, elle en avait toujours un paquet dans son sac. En seconde année d’école d’ingénieur, elle étudiait l’environnement et avait son petit côté écolo avec sa robe à fleurs et ses sandales de cuir. Elle retournait pour le week-end chez ses parents, à Malakoff, et profiterait de ces deux jours pour se détendre et faire un break dans ses études. Elle n’ouvrirait pas son ordinateur, elle l’avait laissé dans son studio de Grenoble. Dans le train, elle avait prévu de lire le roman noir qu’elle venait d’acheter à la boutique de la gare : Je les tuerai. La quatrième de couverture l’avait séduite, elle adorait les histoires morbides. Deux cent douze pages, trois heures de train, c’était parfait.

Dès que le TGV commença à rouler, Charlotte entama sa lecture tandis qu’une fraise Tagada fondait doucement dans sa bouche.

Raphaël Duperon, son voisin, n’était pas un passager discret, c’était le moins que l’on pût dire. Sur son écran, il avait agrandi la page d’accueil de Google, et le sang de Charlotte se glaça dans ses veines quand elle lut par dessus son épaule la recherche qu’il allait entamer : Comment faire disparaître un cadavre. Le genre de questions qui la faisaient frissonner de plaisir… oui, mais dans les romans.

Raphaël était un homme d’une trentaine d’années, grand, mince, d’allure sportive, barbe de trois jours, beaux yeux bleu pâle, petites lunettes rondes sur le bout du nez, il faisait assez intello dans son costume gris. Charlotte aimait bien ce genre de garçons, les B.G.B. (Belles Gueules Bobos, expression communément employée par sa bande de copines), elle l’aurait bien vu étudiant en spécialité de médecine, peut-être la dermato, la gynéco ou quelque chose de ce genre. Exhiber son corps doré devant un mignon toubib comme lui ne lui aurait pas déplu ! Il aurait pu aussi être chercheur au CNRS où il aurait travaillé sur les électrons de masse nulle dans un cristal 3D, tout cela pouvait être passionnant. Hélas, sa recherche sur le Net ne correspondait pas à l’image d’homme attirant assis à ses côtés. De surcroît (et ça, c’était moins érotique), elle comprit au dossier posé sur sa tablette qu’il travaillait dans la finance.

Charlotte s’échappa du livre pour suivre d’un œil inquiet la navigation macabre de son voisin tout en mâchant un second bonbon. Celui-ci étudia d’abord le démembrement des cadavres, consulta des croquis d’articulations, repéra les tendons et l’attache des muscles, visionna une vidéo tournée dans un abattoir, le désossement d’un porc. Ce qui l’intéressait, c’était comment séparer une jambe d’une cuisse, désarticuler une épaule, démonter une hanche, trancher une tête. Les ligaments le préoccupaient car ils étaient des zones de résistance. Il s’intéressa aux outils à utiliser : scies, couteaux, sécateurs, pinces, etc. Il visita les sites des enseignes de bricolage sur Paris, en releva les horaires d’ouverture. Charlotte s’imagina un instant femme tronc dans un sac poubelle.

Après la chirurgie, ce fut la chimie. Il se renseigna sur la dissolution des chairs : les acides, le temps d’action des produits, les résultats. Il s’attarda sur une photo effroyable où Charlotte crut reconnaître son corps fondant lentement dans une baignoire remplie de vitriol. Elle en eut un haut-le-cœur et engloutit trois fraises Tagada à la suite. Mais Raphaël ne semblait pas être convaincu par cette technique, c’était visiblement trop long à réaliser. N’ayant pas de temps à perdre, il passa à autre chose.

Ses recherches s’orientèrent ensuite du côté de l’immolation. Il lut quelques récits de tentatives pour brûler des corps et découvrit les échecs des meurtriers sur les sites de faits divers. Un corps humain, c’est 65 % d’eau, ça ne se consume pas comme ça… L’incendie d’un véhicule était cependant de loin la méthode la plus répandue pour faire disparaître toute trace de l’assassin.

Le Smarphone de Raphaël s’éteignit brusquement, batterie vide, alors que le TGV passait au pied de la Roche de Solutré illuminée d’or par le soleil d’automne. Charlotte se souvint qu’en ces lieux magiques on avait démembré des milliers de corps, mais bien sûr, il ne s’agissait ici que de chevaux préhistoriques massacrés par des barbares chevelus et malodorants qui tranchaient les chairs de leurs silex mal affûtés.

Raphaël s’inclina sur sa droite, et sans un regard pour sa voisine, brancha son chargeur à la prise qui se trouvait sous la vitre. Son nez effleura la cuisse dorée de Charlotte qui en profita pour humer le parfum se dégageant de sa nuque. Elle le reconnut immédiatement : Ultra-Mâle, de Jean-Paul Gaultier, le même que celui de Dorian, son ex. Elle adorait cette eau de toilette et ressentit comme un petit pincement de nostalgie dans la poitrine. Pourtant, Dorian avait été un sale type qui l’avait trompée honteusement. Tristes souvenirs. Heureusement, après quelques jours de chagrin puis de haine contenue, elle ne le regrettait plus du tout. Elle l’avait quitté un mois plus tôt après une magistrale paire de gifles devant sa rivale en larmes. Ce soir-là, elle les aurait bien découpés en morceaux tous les deux.

Duperon attendit un moment, songeur, les yeux perdus dans le lointain du paysage bucolique qui défilait derrière la vitre. Des vaches blanches paissaient paisiblement dans des prairies vallonnées, égaillées dans les prés comme des champignons. Puis, juste après la gare de Montchanin, il entrouvrit discrètement son sac à dos. Charlotte aperçut au fond, avec un frisson glacial qui lui parcourut l’échine, l’arme noire et redoutable. Ouvrant un peu plus son bagage, il plongea ses mains à l’intérieur et saisit une boîte de carton. Les balles. Sans que les passagers remarquassent quoi que ce soit, il garnit le char-

geur du pistolet, les mains enfouies dans le sac. Quinze balles, compta-t-elle. Cette fois, c’était du sérieux.

Après avoir engagé le chargeur dans la crosse de l’arme, il referma le sac et ralluma son Smarphone. Le fil d’alimentation blanc courait sur les genoux nus et dorés de Charlotte, mais Duperon ne s’excusa pas. Il composa le code pin de son appareil : 1793, put-elle lire. L’année du raccourcissement de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Etait-ce intentionnel, ou le fruit d’un curieux hasard ?

Il reprit sa navigation. Maintenant plongé dans Google Maps, il faisait des allers-retours entre cartes et photos satellites. Il zoomait, survolant bois, champs et forêts. Charlotte put lire le nom d’une ville familière : Nemours, au sud de Fontainebleau. Chez sa grand-mère…

Puis Raphaël se rendit sur Rentcar.com et réserva une voiture sur Paris : après avoir comparé les volumes des coffres à bagages, il opta pour une Jeep Grand Cherokee, gros 4x4 américain. Il demanda au loueur dans un message urgent qu’on la garât à une adresse précise, dans le second arrondissement. Il y avait un emplacement réservé avec un plot rétractable que l’on abaissait en tapant un code sur le clavier de l’immeuble. Charlotte lut tous les chiffres de la carte Visa lorsqu’il paya en ligne. Décidément, ce type se fichait bien du regard curieux de sa voisine. Elle eut même le temps de noter que la carte était au nom de Lou Dumond.

 Le TGV arriva enfin en Gare de Lyon. Charlotte envoya un SMS à sa mère pour l’avertir qu’elle ne rentrerait pas immédiatement, elle devait passer voir des amis. En réalité, elle emboîta le pas à Raphaël. Celui-ci avait entre temps éteint son portable, retiré la batterie et la puce de son appareil.

Duperon s’engouffra dans le métro, bondé à cette heure-là. Charlotte le suivit à quelques mètres et grimpa dans le même wagon que lui. Il changea pour la 11 à la station Hôtel de Ville, descendit à Rambuteau, marcha à grands pas dans la rue avant de pénétrer chez Leroy-Merlin Paris Beaubourg, Charlotte à ses côtés. Il acheta trois cutters, deux étuis de lames, une paire de gants en latex, une feuille de plastique de protection, une combinaison jetable, des sur-chaussures en tissu, un sécateur, un bidon de javel, des sacs-poubelle ultra résistants, une scie égoïne et une grosse mallette à outils avec bretelle. A la caisse, il y fourra ses achats et ressortit du magasin. Il fit quelques mètres, s’arrêta, posa un instant ses sacs au sol, le temps de griller une cigarette, songeur, adossé à un mur. Charlotte le rejoignit, silencieuse, mâchouillant une nouvelle fraise. Puis il reprit son chemin et marcha un bon quart d’heure avant de pénétrer dans un immeuble dont la lourde porte de bois ne se referma que très lentement. Une Jeep Grand Cherokee noire était garée devant.

Il grimpa au second étage par l’escalier de pierre, déboucha sur un palier, se dirigea vers l’une des portes de bois verni, sortit une clé de sa poche, pénétra dans l’appartement, Charlotte sur ses talons. Elle lut la plaque dorée : Lou Dumond, chirurgien dentiste. Fermé le vendredi après-midi.

Raphaël marchait sur la pointe des pieds, Charlotte l’imita, il fallait éviter de faire craquer le parquet de chêne. Ils passèrent devant la salle d’attente vide, puis le cabinet

des soins dont la porte était entrouverte. Charlotte frissonna en apercevant le fauteuil, elle détestait les dentistes qui lui reprochaient toujours son addiction aux bonbons. Duperon se dirigea vers le fond d’un couloir, posa ses sacs au sol, sortit l’arme noire dont le canon était muni d’un silencieux cylindrique, actionna la culasse puis ouvrit une porte sur laquelle était apposé un panonceau « Privé ».

Là, dans la chambre, un couple nu faisait l’amour sur un lit immense. Raphaël toussa. Les deux amants s’interrompirent brusquement. Quand la fille aperçut Duperon pistolet au poing, un éclair de terreur illumina son regard. Lou Dumond, sans doute. Elle est trop maigre, songea Charlotte en fourrant une fraise dans sa bouche, on pourrait lui compter les côtes...

L’arme ne fit presque pas de bruit, juste des « pop ! pop ! », un peu comme dans les vieux films de gangsters avec Lino Ventura. Quinze balles.

Le sang gicla. Il n’y eut aucun cri, juste quelques râles et bruits moussus après les tirs. Une odeur âcre de poudre gratta la gorge de Charlotte qui se retint de tousser. Les douilles brûlantes gisaient à ses pieds dont les orteils aux ongles roses frétillaient d’émotion.

Raphaël ouvrit la mallette, enfila la combinaison, les gants, les sur-chaussures, déroula la feuille de plastique sur le sol puis y déposa les deux corps avant de sortir ses outils.

Et il se mit au travail.

Charlotte, accroupie derrière une commode, observait la scène avec effroi tout en dévorant l’une après l’autre toutes ses fraises Tagada. Son paquet était presque vide, maintenant. Elle entendait les bruits horribles des outils, les craquements, les grincements. Une boucherie, pensa-t-elle. Duperon n’était pas un bon bricoleur, il transpirait à grosses gouttes et se révélait très maladroit. Sa scie se coinçait sans arrêt, la lame se pliait et se dépliait avec des sons de cloche : Blong ! Il cassa cinq lames de cutter en jurant. Charlotte vit à un moment la tête de la maigrichonne rouler sous le lit comme un ballon, Raphaël dut se mettre à quatre pattes pour la récupérer en la saisissant par les cheveux. Il la gifla et l’insulta. Charlotte était outrée. Quel manque de respect envers une morte ! pensa-t-elle. J’espère qu’il ne m’arrivera pas la même chose cette nuit…

Puis lorsque l’horrible tâche fut terminée, les morceaux des deux personnes furent glissés en vrac dans les sacs, sans repérage, la tête du type rejoignit l’une des jambes de la fille. Raphaël les referma puis les entassa près de la porte d’entrée avant de procéder au nettoyage des lieux. Il fourra les draps dans un sac, arrosa le lit de javel, multiplia les allers-retours entre la salle de bains et la pièce du meurtre avec un seau et une serpillière. L’opération lui prit plus de deux heures avant que tout soit à peu près propre. En réalité, il avait surtout sali la salle d’eau et le couloir. C’est du travail d’amateur, songea Charlotte tout en avalant sa dernière fraise. Il sera démasqué par la police scientifique en moins de trois minutes, cet idiot n’a jamais lu de polars, c’est certain. Elle, elle avait bien pris garde de ne rien toucher. Puis il descendit les sacs un par un jusqu’à la Jeep garée à l’entrée. Il était minuit, des gouttes de sang constellaient les escaliers. C’était n’importe quoi.

Charlotte s’installa sur le siège passager du 4x4 en bâillant, elle avait faim. Le meurtrier acheva son chargement macabre, peinant, soufflant, c’était lourd, malgré le morcellement. Enfin, il referma le hayon, s’installa au volant, introduisit une clé USB dans le lecteur. La voiture démarra, roulant lentement dans les rues de Paris. Une musique de cool jazz couvrait le discret feulement du V6. Charlotte adorait le phrasé du saxophone de Gerry Mulligan. Sur ce plan, ils avaient les mêmes goûts, et avec ce morceau, on se serait cru dans un film policier des années 60, elle aurait été Faye Dunaway et lui Warren Beatty. Elle fixa le visage de Raphaël. Il était froid, impassible, comme dans les thrillers. La voiture rejoignit l’A6, fila jusqu’à Fontainebleau où Duperon s’arrêta dans une station de nuit pour faire le plein et remplir un jerrycan, puis on se perdit dans la campagne. On était à présent près de Nemours. La Jeep s’arrêta enfin dans un chemin de terre désert au milieu de nulle part.

Charlotte descendit du véhicule et s’éloigna de quelques pas pour observer la scène à venir. Le lieu était faiblement éclairé par la lune montante, mais de toute évidence, la lumière jaillirait bientôt. Raphaël descendit à son tour, sortit le jerrycan, arrosa l’intérieur de la voiture, traça un long sillon d’essence sur le sol, sortit son briquet.

En quelques instants, le brasier fut intense. Raphaël s’enfuit en courant derrière une haie. Charlotte resta au plus près, l’incendie lui cuisait le visage et les jambes.

Soudain, elle aperçut Raphaël qui revenait. Il s’approcha, hésita un instant avant de se jeter dans le véhicule dont les vitres se brisaient sous l’effet de la chaleur. Il disparut dans les flammes en poussant un grand cri, puis on n’entendit plus rien jusqu’à l’explosion du réservoir.

Il était deux heures trente du matin, page 212…

Charlotte referma le livre, songeuse. Elle avait adoré et s’y serait crue. Le sac de fraises était bel et bien vide.

Comme le TGV arrivait à Paris, elle passa un coup de fil à sa mère, elle serait à la maison dans une demi-heure.

Personne ne s’était assis à côté d’elle pendant le trajet...

vendredi, octobre 19, 2018

4 eme Prix du Concours d Nouvelles

Quatrième Prix

 Madame Pascale GEROULT-MAUDUIT

 A UNE ENVELOPPE PRES

 Il s’était assoupi comme chaque après-midi, bercé par le chant des cigales. Il somnolait sur un fauteuil près du ventilateur. Les persiennes étaient closes et les fenêtres ouvertes. La chaleur était pesante. Dehors le soleil brûlait l’atmosphère. Une voiture s’arrêta devant la maison. Une portière claqua. Un coup de sonnette déchira le silence…

Il sursauta… de quoi avait-il peur ?

 Il ne venait jamais personne ici. Qui pourrait le chercher ? Personne ne savait.

 Il se trouvait dans une grande maison en Haute Provence, bien au-delà des champs de lavande, de blés dorés et de plantes aromatiques, au bout de la garrigue, là où l’air devient irrespirable en été. Sa maison était posée sur une colline, aussi austère et isolée qu’un monastère sur un piton rocheux. Cette région, juste au-dessous des alpages des Préalpes lui rappelait furieusement sa Corse natale, adorée… C’est pour cette raison qu’il avait craqué sur cette demeure peu engageante en style d’architecture, mais tellement attachante par son environnement et sa vue panoramique.

Il avait apporté des provisions pour plusieurs mois, achetées au dernier village avec commerces. Commodités comme avait dit l’agent immobilier, quand il avait visité la maison, il y a quelques années. Le village en question était à plus de deux heures de route. Il avait acquis cette bâtisse, en prévision, pressentant qu’un jour ou l’autre il en aurait besoin. Et ce jour était arrivé.

Il occupait le lieu depuis plusieurs semaines, il ne savait plus précisément depuis quand, ayant perdu la notion du temps et c’était bien ainsi. C’est ce qu’il voulait.

 S’il n’entend aucun bruit, s’il ne perçoit aucun signe de présence, l’intrus repartira…

 Il savait que l’heure viendrait où il lui serait impératif de se terrer. Il avait tout prévu. Tout organisé. Tout aménagé. Tout anticipé. Les livres pour passer le temps. Des cahiers et des crayons pour écrire si besoin. Pour coucher l’histoire de sa vie rocambolesque s’il en avait la force. Des vêtements chauds pour l’hiver. Des shorts et polos pour l’été. Et même de vieilles bouteilles de gnôle héritées de son oncle.

Une seule. Une seule personne était au courant de cet endroit. Il était bien obligé pour gérer les charges de la propriété en son nom. Il ne voulait pas apparaître. La seule personne en qui il avait une confiance absolue. Et encore elle ne savait pas où la maison se situait exactement. C’est son homme d’affaires qui lui transmettait les papiers à signer… Il avait créé une telle nébuleuse autour de sa vie, de ses activités, de ses sociétés, que pour en démêler les fils, c’était impossible… tout se croisait, se recroisait, s’entremêlait dans de tels nœuds et méandres que lui-même avait quelquefois du mal à s’y retrouver. Et puis, Manuela habitait au fin fond du Mexique, ne parlait qu’à peine le français, tout occupée qu’elle était à gérer sa fondation et les bidonvilles de son village. Tout son opposé. Elle altruiste, lui si égoïste. Elle passionnée de spiritualité et de méditation. Lui attiré par les femmes et les belles bagnoles. Elle était en symbiose avec la nature, quand lui communiait plutôt avec le vin dans les bons restaurants. Comme à son habitude, elle n’avait pas posé de question. Elle savait que ça ne servirait à rien, s’il n’avait pas envie de donner des explications.

 Les femmes… son talon d’Achille. Qui lui avaient offert tellement de bonheur. Mais il fallait payer un jour… Il était puni par où il avait pêché.

Cancer de la prostate. Stade 4. Tumeur agressive. Irréversible. Plus que quelques mois à vivre. Davantage si opération. Une chance de rémission si opération. Mais. Mais perte de toute activité sexuelle si opération. Impuissance doublée d’un risque d’incontinence si opération. Un légume à la place de Victor si opération. Tout perdre si on l’opérait… Tout perdre. Pour un gain minime de quelques mois de vie. Quelques mois de non-vie à ses yeux !

 Il devinait la personne derrière la porte. Mais qui ça peut bien être ?

 Alors il avait choisi. Continuer à vivre et à bander. A vivre et à jouir. A vivre tout simplement. Avec Victor. Par Victor. Car l’un n’allait pas sans l’autre. Vivre. Jusqu’à ce que les métastases l’emportent. Jusqu’à ce que le crabe grignote au-delà de son sexe. Dans le sang, dans les cellules, dans les os. Partout. Et il avait décidé de venir finir ses jours dans sa propriété de nulle part, comme un éléphant s’enfuit dans son cimetière des éléphants. Comme les mâles se cachent pour souffrir, et les oiseaux pour mourir. Un besoin tardif, peut-être, à l’aube de sa vie tumultueuse, de faire la paix avec lui-même. Envie d’être seul, face à lui, pour comprendre. Ou pas. Après tout, à quoi cela servirait-il aujourd’hui de comprendre ? Il avait toujours refusé de mener cette démarche. Ce n’est pas maintenant qu’il se savait condamné qu’il allait l’entreprendre. Mais quand même, ça le titillait, comme ça ne l’avait jamais effleuré jusqu’alors. La peur de l’après ?

 Ce doit être quelqu’un qui s’est perdu et cherche son chemin…

 Comprendre cet appétit hors norme. Que les medias appelaient exagérément “sex addict”. Pour lui, un comportement plus romantique et glamour que ce terme froid et thérapeutique. Et tellement plaisant. Une envie permanente et réjouissante. De faire plaisir et de se faire plaisir. Une certaine boulimie. Une boulimie qu’avait Victor de combler le vide. Son vide. Vide affectif lui avait dit un jour une conquête. Le manque de ta mère. La frustration de ne pas avoir reçu son amour. Devant cette psychologie à deux balles, il était resté de marbre. Et elle, restée au stade de conquête d’un soir. Même si sa remarque était criante de vérité, elle était inaudible à ses oreilles. Il n’admettait pas que quiconque juge sa conduite. Car il mettait un point d’honneur à être transparent et honnête. Jamais aucune promesse, et surtout de la prévention !

Il les informait solennellement : “Je ne suis pas le coup du siècle. Le coup pourra se reproduire, mais jamais il ne se transformera”.

C’était rarement des coups d’un soir, il passait du temps avec ses amoureuses. Il les aimait à sa façon et était heureux avec chacune. Les plus chanceuses, ou celles qui ne se lassaient pas avant lui, pouvaient tenir plusieurs mois. Certaines duraient même plusieurs années, en pointillé, réapparaissant régulièrement au gré des hasards de la vie, comme un vieux copain qu’on revoit toujours avec plaisir et complicité.

Un jour malgré ses préceptes, il avait failli convertir l’essai. Avec une jeune femme mexicaine, top modèle de la haute couture équitable en Amérique du Sud, aussi libre et sans attache que lui. Pour la première fois, il s’était senti différent, plus que “juste amoureux”. Pourtant -ou peut-être à cause de cela- il avait déconné, enfin Victor avait déconné et elle était partie non sans lui laisser un souvenir indéfectible, Manuela. À qui il venait d’écrire une lettre interminable, l’équivalent d’un journal intime, profitant de ces jours sans fin pour lui raconter sa vie… et peut-être, entre les lignes, se disculper.

 Il avait bien sûr prévu tous les médicaments nécessaires et potions antidouleur indispensables, jusqu’à la morphine. Son secrétaire lui avait fourni un sachet d’herbe et offert une élégante pipe à cannabis, en bois de poirier, connaissant son goût pour les beaux objets raffinés. “Pour les soirs un peu plus compliqués” lui avait-il dit. Et la potion ultime quand le jour viendrait. Le jour où il déciderait qu’il ne voulait plus souffrir. C’est lui, encore, qui déciderait. Toujours lui le maître de sa vie, jusqu’au bout.

 La sonnette retentit à nouveau, suivie de plusieurs coups sur la porte…

 — Monsieur, Monsieur, c’est le facteur. J’ai une lettre pour vous.

Il se leva péniblement et alla ouvrir la lourde porte de chêne. Un vieux provençal, ridé de soleil, lui remis son pli, non sans avoir essayé d’observer, par-dessus son épaule, l’intérieur de la maison.

— Je l’ai reçu depuis dix jours, mais je pensais que vous descendriez au village. Comme je ne vous ai pas vu, je me suis décidé à monter, aussi pour voir si vous alliez bien. Tout se passe comme vous voulez ?

— Oui oui, je reste au calme. J’écris un roman. J’ai besoin de tranquillité et de solitude…

— Ah répondit-il impressionné ! Alors je vous laisse, je redescends dans la vallée, j’ai ma tournée à terminer.

La douleur devenait de plus en plus fréquente. Chaque élancement lui rappelait ses aventures. Conquêtes disaient ses amis. Non amoureuses rétorquait-il. Car oui, il les aimait toutes. Il était épris de chacune, à chaque fois. Et même de plusieurs en même temps. Il partageait, avec bonheur et altruisme, Victor et Victor aimait voyager… Peu à peu, il prit l’habitude d’associer chaque irradiation à une bien-aimée, à un détail plaisant de son visage, à son parfum, à l’émotion ressentie avec elle, au bonheur de Victor à la posséder. Victor qui frémissait de plaisir à certaines évocations. Comme pour lui faire du bien en lui rappelant sa vigueur dans les bons moments et lui remettre en mémoire les raisons d’avoir refusé l’opération. Il lui semblait que tous ces souvenirs enchanteurs l’aidaient à mieux encaisser les coups de poignard dans le bas ventre.

 Une pointe à gauche, violente, soudaine, c’était Sandrine, qui revenait en force à son esprit, toujours plus imprévisible et brutale, en contradiction totale avec la posture affectée et coincée qu’elle arborait en public.

Un coup plus doux en apparence, mais plus long et plus profond, et donc plus douloureux sur la durée, c’était Dora, muse et maîtresse, qu’il revoyait dans son imaginaire, plus lolita que femme, infiniment douce et si langoureuse.

Plusieurs coups répétés comme une mitraillette crachant son venin en plein estomac, il sentait Korine, sexy, glamour, gloutonne plus que gourmande, davantage passionnée par Victor que par son propriétaire, l’excitant avec amour comme un enfant mordille Sophie la girafe.

Il pouvait tenir ainsi plusieurs heures en changeant constamment de souvenirs, passant en revue toutes ses aventures.

 Dégradation chaque matin un peu plus forte. De plus en plus de douleurs. Malgré les médicaments. Malgré un joint maintenant tous les soirs. Certains jours, il somnolait du réveil au coucher. Il s’était résolu à attaquer la morphine.

Puis vint le moment où les émotions de ses amoureuses, le souvenir de ses nuits câlines ne suffirent plus à combler, à surmonter la douleur. Une douleur qu’il imaginait être celle de l’accouchement sans péridurale. Il tenta une énième prise de morphine, en dose de cheval. Sans effet. Les bouffées euphorisantes de sa pipe bourrée de cannabis. Sans effet non plus. Alors il décida que le moment était venu. Il alla chercher sa bouteille de whisky et tout en sirotant un premier verre, commença à organiser sa dernière soirée. Il prit la journée pour achever de mettre de l’ordre dans ses affaires et régler son départ.

 Grâce à des relations bien placées en Suisse, il avait réussi à se procurer cette fameuse solution létale, à ingurgiter, avant de s’endormir pour laisser le cœur s’arrêter tout tranquillement. Entre la prise et l’effet somnifère puissant, les dix minutes de répit, lui avait bien expliqué le médecin spécialiste en suicide assisté, ne permettaient de regretter et de tout stopper. Il était un peu appréhensif, angoissé de ce qui allait suivre, mais très vite retrouva son calme, la délivrance annoncée prenant le dessus sur la peur.

Il décida de s’allonger dans le petit salon, là où il avait allumé un feu un peu plus tôt, malgré la chaleur estivale. Il faisait frais dans la maison et il se sentait frileux. L’envie de s’endormir en regardant les flammes danser, lui qui avait tant séduit au coin du feu, lui parut évident. Comme autant de femmes lui offrant une dernière aubade.

Il s’installa, hésita quelques longues minutes. La vision de Manuela qui pourrait désormais faire fonctionner ses dispensaires sans contrainte, grâce à la fortune colossale qu’il lui léguait, lui donna le courage d’avaler d’un seul coup le breuvage, sans se rendre compte du goût piquant et amer de la boisson. Il attrapa la bouteille de whisky comme un dernier toast à sa vie de jouissances.

C’est à ce moment-là qu’il remarqua l’enveloppe sur la table basse. Il l’avait oubliée, la lettre apportée par le postier. Tout d’un coup curieux, il l’ouvrit fébrilement tant qu’il en avait encore la force. Elle venait de l’hôpital Pasteur à Lyon où il avait fait ses examens.

“Cher Monsieur, nous sommes désolés de vous informer d’une erreur dans nos services. Pour une raison d’homonymie, votre dossier a été interverti avec celui d’un autre patient, à qui nous avions diagnostiqué des coliques néphrétiques. En réalité, il était atteint d’un cancer. Cancer de la prostate. Stade 4. Tumeur agressive. Irréversible. Son décès surprenant pour une pathologie liée aux reins nous a poussés à revoir toutes nos analyses. Et découvrir ce qui finalement doit être une merveilleuse nouvelle pour vous. Nous vous invitons à venir consulter Docteur Frantz, spécialiste en urologie de l’Hôpital, qui vous remettra rapidement sur pied. Veuillez recevoir…”

 Il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire, face au tour que venait de lui jouer la vie. Il eut une dernière pensée pour toutes les femmes qui étaient bien vengées. A ce moment précis, il regretta son geste, il regretta surtout de ne pas leur donner encore quelques instants de tendresse, d’amour et de bonheur. Comprenant enfin les conséquences… il poussa un râle de colère devant tant de gâchis et dans un feu d’artifice de visages féminins, il s’endormit sur les mots inconcevables qu’il venait de lire…

3eme PRIX DU CONCOURS DE NOUVELLES

 Troisième Prix

 Madame Magalie BOURGOIS

 

 LA PROIE

 

Denis Martin est un homme ordinaire.

Non, Denis Martin n'est plus un homme ordinaire.

Non, je ne suis pas ordinaire.

Je suis un tueur.

Oui mais pas n'importe quel tueur… Je suis un monstre.… Un de ces serials killers qui font trembler l'Amérique puritaine et bien-pensante. Mais je ne suis pas américain, je suis français, j'ai trente deux ans et j'aime la mort.

Oui, j'aime voir la vie s'enfuir dans des saccades de sang brûlant.

Oui j'aime faire monter la sueur sur le front de mes proies, lire dans leurs yeux qu'elles ont reconnu leur maître, le maître… le maître de leurs ténèbres !

Non, Denis Martin n'est plus un homme ordinaire…

Au fond de moi, j'ai toujours su qui j’étais vraiment, quelle était ma vraie nature, la raison de mon existence dans ce monde de débiles et de loques humaines…

Je suis un Prédateur.

J'élimine la source de la faiblesse humaine. Je désagrège la lie de notre humanité, je suis un rédempteur en quelque sorte pour ces pauvres âmes égarées qui habitent le corps des femmes.

Non, je ne suis pas misogyne, j'aime les femmes.

Oui j'aime ma Mère…

Je ne hais pas les femmes, je les sélectionne, c'est tout.

Toutes ne sont pas dignes de donner la vie, de mêler leur fluide à celui de l'homme.

Non, je ne hais pas les femmes et c’est même parce que je les aime, parce que j'ai pitié d’elles que je les égorge. Oui, « je les égorge ». Comme l'agneau du sacrifice, je leur ouvre la gorge de part en part et les regarde partir vers Dieu, enfin lavées de cette pourriture qui masquait leur âme pure.

Oui, j'ai toujours su que c'était ma mission, mon sacerdoce sur cette terre de vie et de perversion… J'ai toujours su mais j'ai dû attendre… attendre car Mère n'aurait pas compris… Non, elle n'aurait pas compris, et cela m'ennuie de devoir le dire mais je crois que Mère ne m'aurait pas approuvé…

Elle avait la foi, mais pas assez… C'est terrible à dire pour moi,  son fils reconnaissant mais Mère n'était peut-être pas assez vertueuse. Dieu ne lui a jamais parlé.

Dieu m’a parlé. Dieu me parle depuis longtemps. Il m'a dit de prendre patience, que le grand jour du premier sacrifice viendrait bientôt. Et Dieu avait raison.

Mère est morte subitement dans la nuit, en paix, dans son sommeil. Au matin, elle avait le teint cireux et les yeux vitreux grands ouverts vers le ciel. J’ai refermé la porte, j'ai appelé la voisine. C'était son amie. Il y a deux semaines de cela  et pourtant tout paraît si loin déjà…

 Depuis j'ai quitté mon emploi à la Poste et je vais de ville en ville délivrer les âmes égarées. Pas de bagage, pas de voiture, pas de trace. Une ville, une délivrance…

Avec l'enterrement, les papiers à mettre en ordre, le chef qui voulait savoir pourquoi je partais, j'ai perdu un temps précieux. Cela fait donc seulement cinq jours que j'ai véritablement commencé mon périple.

Cinq jours,  trois villes, trois âmes purifiées.

Je ne reste jamais assez longtemps pour entendre des nouvelles de moi à la radio ou dans les médias. Des crimes ordinaires, isolés pour le moment mais je sais que bientôt on ne parlera que de moi dans la France entière…

Le Masque de la Mort fera parler de lui car bientôt Ils auront fait la relation entre toutes mes proies. Ils comprendront qu'il s'agit d'un seul prédateur.

En fait, j'aimerais qu'Ils découvrent mon nom, mais ce serait trop risqué, trop gênant pour la suite et je ne peux pas me permettre de perdre du temps, j'ai trop de personnes à sauver, trop d'agneaux à sacrifier… Alors de moi, ils ne sauront que ce que je veux bien leur laisser : le Masque de la Mort.

Ma marque, ma signature.

Un masque de papier blanc posé sur son visage, une larme de sang, de son sang si chaud encore, déposé sur la joue gauche juste sous l'oeil peint en noir... J'ai toujours eu un côté artistique et j'éprouve une certaine fierté pour mes oeuvres.

Je me devais de soigner ma marque.

Je ne suis pas n’importe qui… Ah, voilà que je souris… J'ai un sourire charmant… C'est Mère qui me l'a dit, j’avais dix ans: un vrai petit ange.

Assurément c’est vrai. En tout cas, je ne laisse pas indifférent…

 Elle me regarde pour la première fois… Elle, c’est mon petit agneau, le prochain que je vais purifier… Et voilà, qu’elle me sourit à son tour !

Comme les autres... Elles sont toutes pareilles… Si prévisibles… si délicieusement mortelles… si faciles à maîtriser, à bâillonner…

 Une peau douce et tendre. Le rasoir de papa glisse sur leur cou comme dans du beurre. Mais c'est vrai que j'en prends soin, je l’aiguise longuement chaque soir depuis si longtemps... Slachhhh… Slachhhh… sur la lanière de cuir. Tellement silencieux sur leur peau… une merveille.

Efficace, facile d'utilisation je comprends maintenant pourquoi papa refusait les rasoirs électriques.

Je la regarde toujours mais elle a détourné la tête, faussement gênée.

Ce n'est pas une pute. Non, je ne sauve pas les putes. Ce sont les déesses du Malin et ce combat-là n'est pas de mon ressort.

Non, ce n'est pas une pute, elle a peut-être seize ans, en parait vingt avec son maquillage de soirée et sa coiffure soignée. Elle ne traîne pas dans les bars glauques. Elle sort entre amis dans sa boîte de banlieue tous les vendredis soirs ou presque, enfin j'imagine, histoire de passer une bonne soirée, d'échapper à la sacro-sainte famille.

Histoire de se donner des suées à regarder les inconnus droit dans les yeux en buvant un gin-cola.

Histoire d'aguicher l'homme, d'allumer la braise et le reste…

Un tour de piste alors à se trémousser devant lui, à jouer du désir qu’elle lit dans ses yeux fiévreux. Et puis tout s'arrête là ! Il est tard, sa bonne copine veut rentrer…

Pas une pute, juste une allumeuse comme les autres.

Mais Dieu ne vous a pas donné un corps si parfait pour en jouer à votre guise, Mademoiselle !

Non, procréer était ta destinée ma fille. Procréer et non pervertir l'homme que je suis… Mais je suis ta rédemption, ma douce enfant. Je vais te remettre sur le droit chemin.

Tu me regardes encore. Je te plais, je le vois dans tes yeux d'animal sauvage.

Je ne suis pas beau, je le sais bien mais j'ai ce petit quelque chose qui les attire toutes, le charme de l'inconnu.

Un temps pour l’attrait, un temps pour la peur…

Sa copine la tire par le bras mais elle ne bouge pas, fascinée…

L'autre fille jette un coup d’oeil dans ma direction. Juste le temps de me reculer dans l'ombre d’une enceinte. Sa copine s'impatiente vraiment cette fois. Les danseurs les bousculent. Elles échangent des paroles vives puis l'autre hausse les épaules et s'en va rejoindre la bande qui les attendait à la porte. Des regards se portent dans ma direction, mais ils ne peuvent me voir.

Je suis comme invisible. Seul l'agneau peut voir le visage de son sauveur.

L'agneau, c'est toi, et tu sembles soudain hésiter. Trop seule brusquement. Je m'avance vers la lumière de la piste. Un sourire étire alors tes lèvres rose bonbon.

Debout au milieu de la piste, indifférente aux troubles autour de toi, tu penches légèrement la tête sur le côté. Une interrogation ? Un cou si délicat. Une invitation à te rejoindre. Mais je ne bouge pas. Je plonge mon regard encore plus intensément dans tes yeux vert amande. Une moue triste puis ton visage se tourne vers la sortie. Je fais « oui » du menton. Tes yeux deviennent plus humides, ta bouche s'entrouvre. Tu as l’air fier, si fier !

Tu t'avances vers les vestiaires. J'attends. Tu te retournes.

Je me lève enfin. Alors tu repars vers la sortie. Je te suis mais je prends tout mon temps. Je te sens si excitée par cette situation, je sens presque ton odeur de femme… Je ralentis.

Tu t’arrêtes, m'interroges du regard encore une fois. Un sourire presque pervers anime tes lèvres à présent. Tu as compris mon petit jeu, tu l'aimes. Tu aimes ce mystère que je crée entre nous. Alors tu te détournes et quittes l’établissement.

Personne ne fait attention à toi.

Un groupe de cinq jeunes sort.

Personne ne me remarque alors que je passe à mon tour derrière eux.

Personne n'aura vu le visage du Masque de la Mort, ce soir-là non plus. Pour tout le monde la fille est sortie seule, toute seule…

J'attends un peu sous le porche, la cherche du regard. Enfin je la vois. Elle s’allume une cigarette sur le trottoir d'en face. Elle est nerveuse, c’est visible. Je suis calme, si calme… Dieu est avec moi. A nous deux, nous allons sauver une âme de plus. Je glisse la main dans mon blouson, j'effleure le rasoir.

Elle semble indécise.

Je fais un pas vers la gauche. Il y a là-bas un chemin de desserte pour les hangars qui entourent la boîte de nuit. J'ai repéré les lieux cet après-midi… Un coin tranquille, le coin idéal… Elle a compris.

Une voiture démarre, la musique à fond. Nous sommes seuls à présent. Elle s'avance vers le passage désigné et son pas se fait moins hésitant. Elle est pressée, ma belle, de jouer au docteur avec moi… Personne. Je la suis d'un pas plus décidé moi aussi. Les bâtiments de chaque côté distillent un halo de néons bleu, rouge et soufre qui engluent même la travée où elle s’est engouffrée. Je la vois à une dizaine de pas, soudain arrêtée. Je m'arrête aussi. Il est temps qu'elle comprenne qui je suis… Qui je suis vraiment… Le goût de l'inconnu n'est pas toujours sucré, fillette. Tu en as connu l’attrait, tu vas en connaître la peur à présent. Je te sens nerveuse.

Tu me regardes puis fais quelques pas. Regarde-moi…

Regarde mes yeux…

Regarde la mort s’approcher de toi.

Tu te retournes mais tu ne t'arrêtes pas cette fois… Tu as compris.

 Oui, je la sens. Je sens la peur qui s’insinue en toi. Tu as compris qui je suis…

Tu allonges ton pas, j'accélère moi aussi…

Regarde, je te rattrape…

Tu cours à présent… Je te rattraperai de toute façon…

Oh, fais attention… Tu as trébuché, ton genou saigne.

Oh, tu te sauves encore… Tu halètes, tu es essoufflée… Inutile de crier, c'est bien…

De toute façon, il n'y a personne.

 Non, personne d'autre que toi, ton rédempteur et le Seigneur… Allez, il est temps de sortir le rasoir…

Je n'ai pas vu venir le coup. Le rasoir est tombé dans le tas d'ordures.

Le salaud m'a eu par derrière. Il devait se tenir caché près du container. J'ai mal. Je suis tombé à genoux sous le choc. Je porte la main à ma nuque. Je sens mon sang filer entre mes doigts.

Je cligne des yeux. Je ne comprends pas.

La fille est là devant moi. Elle me pousse d’un coup de pied. Je perds l'équilibre, tombe sur le côté.

- Vite, dépêche !

Je sens qu'on fouille dans mes poches. Je n'arrive pas à crier. Je bafouille et crache du sang.

- Tu l’as ? Combien ?

- Un paquet !

- Génial, j'étais sûre qu'il était plein aux as ! Ça valait bien un collant. Dis, t’étais passé où ! ? J’ai bien cru qu'il allait me sauter dessus le pervers. Eh, t'en vas pas,  t’as pas fini…

- Quoi, tu veux…

- Tu parles que je veux ! Il va s'empresser de donner ma description aux poulets sinon… Tu le sais bien pourtant… T'aurais dû taper plus fort, comme pour les autres.

- Ouais, écarte-toi, ça va gicler…

 La barre de fer s'abat d'un coup sec sur l'homme à demi conscient. Le crâne explose comme un fruit trop mûr. Dans la ruelle, il n'y a désormais plus personne.

Le vent se lève.

Un papier légèrement froissé, s'accroche un instant sur le visage ensanglanté. Une larme écarlate s'y dessine avant qu'une autre rafale ne l’emporte plus loin.

Le Masque de la Mort roule désormais parmi les détritus. Reposez en paix, Denis Martin…

… Vous aviez raison.

… Vous n’êtes plus un homme ordinaire.

Vous êtes la septième victime de l'Ange de la Nuit !

 

jeudi, octobre 18, 2018

2eme PRIX DU CONCOURS DE NOUVELLES

 

Deuxième Prix : Prix du Château de Salvert

Décerné par Monsieur Martin, maire d’Attignat.

 Madame Luana MALLETRAIT MEDEIROS de CERQUEIRA

 PARTAGER TON ÂME

 LUCIE

Raphaël. Un nom d'ange pour un visage d'ange. Sombre. Torturé. La connexion est impressionnante. Tout ce qu'il dit, mes lèvres auraient pu le formuler. Toute cette noirceur qu'il appose à ses dessins aurait pu être de ma main. Les cicatrices qui ornent l'intérieur de ses bras sont pareilles aux miennes. Il est autant fasciné que moi par le fabuleux, l'étrange, le morbide, les atmosphères pesantes, l'horreur, la mort. Je sais que je viens de trouver mon égal, mon double. C'est libérateur. Je veux déjà lui appartenir toute entière.

Tout a commencé à une sorte de festival. Ce soir-là, je me sentais pousser des ailes. J'avais une bonne réserve pour planer. J'avais revêtu ma plus belle tenue gothique: une robe noire dans le pur style victorien. Quand je suis arrivée, l'atmosphère lugubre de cette église abandonnée m'a aussitôt inspirée. Une musique inquiétante battait son plein et des centaines de personnes se mouvaient sur la pelouse tels des pantins désarticulés. Je me suis instantanément sentie connectée, tout était en adéquation avec ce que j'étais à l'intérieur de moi. Je me suis plongée dans les eaux tumultueuses de cette nuit sombre. J'ai pris compulsivement un cachet magique. Je me suis laissée porter. A ce moment-là, je suis dans l'ouverture, j'accueille tout.

Le moment d'après, je suis assise sur un muret avec quelqu'un qui se lamente à mes côtés et la lune pleine trône en victorieuse mélancolique au-dessus de nos têtes. C'est alors qu'une voix différente, lointaine, m'attire soudain inexorablement. Je quitte mon muret pour suivre ce chant de sirène. C'est bizarre: il y a comme pleins de fils étincelants qui sortent de mon corps pour me relier à tout ce qu'il y a de vivant dans l'environnement proche. Le fil le plus brillant m'emmène en direction de la voix. Plus je m'approche, plus l'euphorie me gagne. C'est fascinant.

La voix s'arrête. Et c'est là que je l'aperçois: un jeune homme entouré d'une aura plus sombre que la nuit. Le feu projette des ombres étranges sur son visage, le rendant tour à tour d'une beauté angélique et d'une séduction diabolique. Le fil qui nous lie éclate brusquement au moment où son regard bleu vient toucher le mien. Cela me décontenance un bref instant. Il me désigne ensuite, tout naturellement, la place à ses côtés. Je m'y assois


sans me poser de questions, comme en transe. Je suis envoûtée. Il me glisse qu'il m'attendait, qu'il veut tout savoir de moi. Tout paraît facile, simple. Je ne sens pas la barrière habituelle qui me coupe de la plupart des gens. Je perçois intuitivement qu'il est à même de me comprendre de façon inconditionnelle. C'est étrange et stimulant à la fois. Alors, je lui raconte tout, sans filtre, comme si je connaissais cet inconnu depuis toujours: ma mère, mes fugues fréquentes, le sentiment de ne pas être en phase avec les autres et la société, peut-être de ne pas appartenir à l'espèce humaine, le rejet, les drogues, le mal de vivre insidieux, omniprésent, les tentatives de suicide, le besoin de sublimer la souffrance à travers l'art. La poésie et le dessin comme seuls réconforts. Je dépose mon âme à ses pieds.

Et en effet, il comprend. Il me partage son vécu qui rentre énormément en résonance avec le mien, de façon vertigineuse. Nous sommes dans une bulle, en symbiose. Nous avons dû parler des heures cette nuit-là car l'aube nous a surpris. Il m'embrasse passionnément au moment où le premier rayon du soleil nous inonde. Comme un pacte. Ses lèvres sont une révélation pour moi. Douceur. Intensité. Plénitude. Sensation d'être à ma place. Enfin. Je sais au plus profond de mon être, dans ma chair et mes os, que c'est lui. Je me sens incapable de le quitter. Ce serait comme d'être à vif.

Je le suis jusqu'à chez lui. Comme une évidence. La question ne s'est même pas posée. L'attraction est trop forte.

 

RAPHAËL

Elle est magnifique. Belle à croquer. Cette nuit, elle m'est apparue comme un mirage, comme venue d'un autre temps. C'était d'une intensité, d'une profondeur comme je n'ai jamais connu. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai eu peur qu'elle ne s'évanouisse avec l'aube.

Une fierté mêlée d'appréhension naît en moi au moment où je lui fais découvrir mon antre. Mais elle ne fuit pas, bien au contraire. Je la vois s'émerveiller devant les divers bibelots de ma collection: poupée vaudou, main momifiée, tête réduite de singe,... Nulle répulsion dans son regard. C'est libérateur de rencontrer quelqu'un qui ne me juge pas. Qui ne me trouve ni bizarre ni inadapté. Une personne capable de percevoir la beauté, l'esthétique de ses œuvres malgré l'aspect morbide.

Je la veux pour moi. Moi, qui ai en permanence cette sensation de me dissoudre de toute part, sa présence me rassemble, m'unifie. Elle est un baume pour mes fissures. Elle colmate ma partie sombre. Elle éloigne ma souffrance, mon impulsivité, ma violence. Elle me contemple comme si j'étais quelqu'un de bien, presque son Dieu. Je me sens devenir une meilleure personne. Plus pur. Étrange, non?


Une douce routine s'installe, progressivement, faite de mots d'amour, de rires, de baisers à foison, d'échanges interminables jusque tard dans la nuit, de séances au lit inoubliables. Nous ne voulons plus nous quitter. Nous nous sommes mis en autarcie. Je ne saurai dire combien de jours passent ainsi. J'ai la sensation d'être hors du temps. Elle me dit d'un ton passionné, presque fou, qu'elle n'a jamais été aussi heureuse, que je l'aime comme personne ne l'a jamais aimé, que je suis la personne la plus importante de sa vie. Elle me dit: "Tu vois, je sens que je pourrai mourir là, je suis sûre que tu comprends. Je pourrai mourir parce que tout est parfait. Je n'aurai pas de regrets si ma vie devait s'arrêter là, nulle haine. Tout est pardonné puisqu'on m'a permis de te trouver. J'ai connu le bonheur le plus complet qu'un humain puisse espérer".

En parallèle, je sens toutefois émerger parfois chez elle une face plus sombre, torturée, inconnue. Elle se replie soudainement sur elle-même, sans raison. Ça m'angoisse. J'ai peur que ce soit par rapport à moi, que ce soit de ma faute. Elle dit avoir des peurs mais qu'elle ne se sent pas capable de les partager pour le moment. L'instant d'après, elle parvient à passer au-dessus. Elle se met à danser comme une dératée, me demande de lui mordre sauvagement le cou, entame un dessin magnifique ou encore me tend ses étranges pilules qui font partir ailleurs. Tant que nous somme ensemble, rien ne peut nous atteindre.

 

LUCIE

Je le regarde dormir paisiblement. Dans le sommeil, il a cette innocence que seuls ont les enfants. Si pur. Je l'aime tellement. Je veux n'être plus qu'un seul corps avec lui. Rien ne parvient à assouvir ce besoin extrême de fusion que je ressens. Pas même le sexe. C'est une frustration difficile à juguler. Je caresse son visage, doucement. Sans le réveiller. Mes doigts enregistrent la perfection de ses traits et la douceur de sa peau. Je hume son odeur à plein nez. J'embrasse son front avec une force contenue. De toute mon âme. Ces instants sont les prémices de mon éternité.

Je me sens fébrile ce soir. Je finis par somnoler par à-coups grâce aux somnifères que j'ai pris, blottie tout contre lui. Il a des mouvements spasmodiques qui me dérangent, accompagnés de petits râles. Je n'en tiens pas compte. Je sombre dans un rêve inquiétant. Je me sais poursuivie. Je cours dans la nuit. Je me sens bousculée par des choses que je ne vois pas. Je n'ai jamais ressenti cette terreur à l'état pur. Je ne peux m'empêcher de hurler face à toutes ses ombres qui m'oppressent. Ma voix se casse. Je perçois un râle de mauvais augure sur ma gauche. Je contiens comme je peux mon souffle affolé. Je me recroqueville sur moi-même en laissant échapper un petit gémissement. La bête énorme, à l'haleine fétide, me renifle le visage. Mon corps convulse sous l'effet de la peur. Je ferme les yeux pour tenter d'occulter ce terrible mirage.

Puis il y a cette douleur brutale. Intense. Innommable. Là, à l'intérieur de ma cuisse droite. Sensation de ma chair arrachée, à vif. Sensation du liquide chaud et visqueux qui s'écoule à flot. La pulsation insupportable de la plaie béante. A s'en arracher la tête. Je me sens émerger brusquement de ce cauchemar. Tout est flou. Je me sens vaseuse, nauséeuse et toujours cette maudite douleur. Qu'est-ce qu'il m'arrive? Je me sens entre deux eaux, au bord du malaise. Je ne veux pas retourner là-bas. J'ai peur. J'ai horriblement mal.

Ma vision s'éclaircit peu à peu sur un nouvel enfer. Il y a quelqu'un qui pousse des râles affreux et avides juste au-dessus de ma cuisse. Il y a un bruit terrifiant de mastication. Je pousse un cri en entamant un mouvement de recul malgré ma douleur. Mon dos finit alors par buter contre un mur. Le visage se tourne alors vers moi.

- "Raphaël? C'est toi, Raphaël?", dis-je avec une voix grelottante qui part dans les aigus.

Il est méconnaissable. Ses traits sont déformés par une noirceur sans nom. Sa bouche dégouline de sang vif et de bouts de chairs. On dirait que ses pupilles tressautent. Et puis, ce son terrifiant qui sort de sa gorge. Je reste un instant sidérée. Incapable de réagir alors qu'il s'avance progressivement vers moi avec des mouvements désarticulés et pleins de spasmes. Je nage en plein cauchemar. Je ne sais plus ce qui est vrai et faux. Je ne comprends pas la transition. Dans un sursaut, je tente de sortir du lit malgré ma jambe blessée. Je me hisse tant bien que mal. J'ai tellement mal, mon appui va me lâcher. J'essaye de rejoindre la salle de bain en clopinant le plus vite possible, je me raccroche à tout ce que je peux, je crie de douleur. Je l’entends derrière moi qui se lève avec ses gestes désorganisés et sa bouche d'affamé qui claque dans un bruit sec. Je croise mon regard terrifié dans le miroir et l'aperçois juste derrière moi. Je glapis de panique en refermant la porte sur lui.

Mon dieu: il a réussi à glisser sa main. Je pousse de toutes mes forces et avec la rage du désespoir. J'entends le craquement de ses os. Malgré ça, les coups continus pour forcer le passage. Il a une puissance incroyable. Je ne vais pas tenir longtemps. Une phrase tourne en boucle dans ma tête: "Qu'est-ce que j'ai fait". Sa main tente de m'agripper, me griffe au sang. Je dis pleins de mots dont je perds le sens à mesure que je les émets. "Raphaël". "Mon amour". "Pardon". "S'il te plaît". "Arrête". "Je te demande pardon". "Je t'aime tellement".

De longues minutes passent. Je me sens si faible. Il y a toujours cette plaie béante, affreusement douloureuse, qui me vide de mon sang. Ma vie s'en va. Il s'acharne avec toujours plus d'intensité. Il gagne peu à peu du terrain. Je n'en peux plus. Du temps passe encore. Mes pensées sont de plus en plus ralenties. Ma résistance s'effondre. Vidée, je finis par lâcher la porte et m'affale d'un bloc à même le sol. Une ultime seconde passe où je l'entends se précipiter sur moi avec avidité. Une ultime seconde avant de sentir ma joue, mon cou déchiquetés sous l'assaut de ses dents et la douleur exploser. Partout.

Une seconde, juste le temps de formuler une dernière réflexion. Je ne pensais pas que ça ferait aussi mal.

 

RAPHAËL

Le soleil qui passe à travers la fenêtre me cuit le visage. J'émerge difficilement comme si la soirée de la veille avait été particulièrement cognée. J'ai un goût bizarre dans la bouche. Métallique. Pâteux. Ma mâchoire est particulièrement douloureuse. Ma main me fait horriblement mal comme si elle avait été fracturée. J'ai des courbatures dans tout le corps. Il y a quelque chose qui cloche quand j'ouvre les yeux. Ma peau est couverte de croûtes noirâtres. Je vois des tâches foncées énormes sur les draps du lit et sur le sol qui mène à la salle de bain. On dirait du sang. Je ne comprends pas. J'appelle Lucie à plusieurs reprises, ma voix se teintant d'hystérie. Elle ne répond pas. Ce silence est affreusement pesant. L'angoisse m'étreint. J'ai dû mal à me lever. Je me dirige lentement vers la pièce en retenant mon souffle. J'ai si peur. Je suis tenté de rebrousser chemin. Mais il faut que je sache. Choc quand j'ouvre la porte. Mes entrailles se tordent à la vue du spectacle. Je vomis instantanément tout le contenu de mon estomac.

Je ne sais pas combien d'heures ont passées. Je ne sais plus ce que j'ai fait. Juste avoir fermé cette maudite porte. J'ai toujours ces horribles images imprégnées dans la rétine. Lucie. Morte. Son corps, rigide et pâle, couvert de sang. Les trous béants et multiples. Des morsures. Et surtout son visage: lacéré, détruit, la joue arrachée. Une sauvagerie sans nom. Et le pire: de contempler mon propre visage couvert de sang séché. Comme si je m'étais abreuvé d'elle, comme si c'était moi qui... Ce n'est pas possible. Je deviens fou. Ma mémoire a tout occulté. Mon dernier souvenir, c'est au moment du coucher. Je me souviens qu'elle m'a tendu une de ses pilules magiques. Elle m'a expliqué qu'elle n'en prenait pas elle-même pour pouvoir me surveiller, au cas où. Je me souviens de son baiser passionné. Il avait l'intensité, la fureur d'une dernière fois. Puis, plus rien.

La pilule. C'est peut-être ça la cause de tout. Je cours jusqu'à son manteau et trouve sa "boîte à malice". Le contenant est entouré d'une feuille de papier. Je reste un instant figé puis je déplie fébrilement la lettre:

"Raphaël,

Si tu as trouvé cette lettre, c'est que je ne suis plus. Je savais que tu chercherais un échappatoire, à un moment ou à un autre. Ne culpabilise pas, mon Amour. Tu as été parfait. Je te remercie de toute mon âme pour ce présent inestimable.

Te rencontrer, ça a été comme un rêve. Une parenthèse inespérée. J'ai ressenti le bonheur le plus complet, le plus profond et le plus intense qui soit. Je n'aurai jamais pu envisager quelque chose de mieux pour moi, moi qui ai toujours porté la vie comme un fardeau insupportable. Mais il fallait que ça s'arrête.

Mon Amour: le temps aurait rouillé notre relation. L'habitude nous aurait enlevé chaque jour quelque chose en plus: un regard tendre, une parole douce, un baiser. Je n'aurai jamais pu le supporter. Je ne veux rien perdre. Je ne veux pas que l'usure touche à notre Amour, le salisse, l'avilisse. J'ai préféré le quitter à son Apogée. Partir sans aucun regret parce que tout était parfait. Je t'Aime tellement, Raphaël. Je voulais mourir EN FAISANT PARTIE DE TOI.

C'est là que j'ai eu cette idée... Je sais ô combien c'est étrange. Le cannibalisme. La société actuelle bannie cet acte de fusion ultime. Je savais que tu n'aurais jamais accepté. Je t'ai fait prendre la drogue du zombie à ton insu.

Pardonne-moi, mon Amour. Je ne peux imaginer ce que tu peux ressentir en ce moment...

Mais réfléchis: JE VIS EN TOI à présent, pour TOUJOURS. Tu ne seras jamais seul. Éprouve mon existence dans ton corps. Sens-moi, je suis partout. Je vais t'inonder d'Amour en permanence. Mon âme a fusionné à la tienne. Nous ne sommes plus qu'UN.

Avec tout mon Amour et pour l’Éternité,

Lucie"

 

Il ne put sortir qu'un cri.

Déchirant.

Inhumain.

 

dimanche, octobre 14, 2018

GRAND PRIX DE LA NOUVELLE 2018

Voici le texte de la Nouvelle gagnante de notre concours 2018, parmi les 134 textes reçus.
Bravo à vous...

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 Grand Prix du Salon du Livre

Décerné par Monsieur le représentant du Conseil Départemental de l’Ain

  à Monsieur Claude CARRE

 pour sa nouvelle

RÉPARÉ

 Je sais que tu ne dors pas. Je te connais bien.

 Tu fais les cent pas dans ton salon obscur, tu allumes encore une cigarette, tu vides à petites gorgées une canette de bière, tu regardes au-dehors par la grande baie vitrée qui donne sur la nuit, mais tu ne vois rien de très précis, peut-être juste le maigre reflet de ta silhouette, de ton visage tendu, tes yeux enfoncés.

 Il est près de quatre heures du matin mais tu ne dors pas. Tu ne dors plus, c’est fini. Depuis huit ans, tu n’as pas vraiment fermé l’œil. C’est ce qui nous rapproche.

 Sur la berge, je m’agenouille. Il fait nuit, il fait tiède. Je fais un petit tas de mes vêtements, je les enfouis vaguement entre les racines entrelacées d’un arbre fatigué, et je me glisse dans l’eau épaisse du chenal. Je me laisse couler jusqu’à ce que l’air de mes poumons ramène mon corps à la surface ; alors je passe sur le dos, allongé face au ciel sur l’eau noire. Je ne me précipite pas ; il ne faudrait pas, en arrivant, que je sois essoufflé.

 Serein, détaché, je m’éloigne du rivage, à brasses lentes, mesurées. J’ai fait le tri de mes pensées, je n’ai rien en tête à part l’intention précise de chacun de mes gestes, la perception de mes épaules se soulevant alternativement, la volonté de ne faire aucun bruit. En silence, je progresse vers ton île, fluide parmi les fluides, la tête le plus souvent sous l’eau, les bras happant la nuit.

 Tu ne dors pas. Tu m’attends. Tu ne sais pas quand je vais venir, mais tu m’attends. Depuis huit ans. Tout comme j’ai attendu ce moment, moi aussi. Tu sais que lorsque je serai là, tu ne pourras rien faire, tu l’acceptes. C’est pour cette nuit. Je suis là, presque là. Tends l’oreille, écoute bien.

 Tu écrases ta cigarette contre le couvercle de la canette vide et tu restes un moment ballant, avec le métal broyé entre les doigts, à ne pas savoir quoi faire de toi. Te recoucher ou rester là, debout, inutile, jusqu’à l’aube… Allumer une autre cigarette, décapsuler une nouvelle canette, la boire sans besoin, sans envie. Cultiver ta peur.

Parfois, dans l’eau, les doigts tièdes de quelques laminaires s’enroulent mollement autour de mes jambes. Parfois le dos d’anonymes poissons viennent me frôler le ventre. Je ne crains pas les fonds, ce qui s’y cache, ce qui y vit. Ceux qui, peut-être, d’en bas, me voient passer, ombre filante à leur ciel plombé, peuvent me prendre pour l’un des leurs, mes longues nageoires pâles, dépourvues d’écailles.

 L’île est à ma portée, une centaine de brassées bien coulées aura raison de ce qui nous sépare. Je nage vers toi. Depuis huit ans. Depuis que tu as cru mettre toute cette distance entre nous, entre le monde et toi. Mais je t’ai retrouvé. Là, sur cet écueil de terre entouré d’eau, à l’abri de tout, as-tu pensé, un jour où l’erreur t’avait égaré. J’allonge mes gestes. Plus qu’une trentaine de mètres. J’ai laissé derrière moi tout ce qui pouvait m’encombrer, nuire à mon discernement : j’ai déposé la haine, relâché ma tension, soufflé les bougies du regret. Je suis concentré sur nos retrouvailles. Ça va danser. Tu es prêt ?

 Avant de prendre pied sur ton rivage, je reste à distance, je laisse mes yeux explorer la lande grise. La plupart des gardes affectés à ta sécurité sont positionnés de l’autre côté de l’île, en alerte près de l’embarcadère, leurs jumelles braquées vers le large. Là d’où viendra le danger, pensent-ils. Parfois on pense mal. Des gardes, parce que rien n’est trop coûteux pour protéger l’homme de pouvoir, tellement sûr de son impunité. Quoi qu’il ait commis. De ce côté-ci, je n’aperçois qu’un policier en faction sous la façade pâle de ta villa. En faction, c’est beaucoup dire : à peine une silhouette avachie, somnolente contre un muret, la tête penchée, son fusil en travers des genoux.

 Je préfère ça, que ce soit un garde plutôt qu’un chien. Je n’aurais pas supporté de devoir tuer un chien. Tout en sortant de l’eau, fantôme ruisselant, je glisse mon arme luisante hors de l’étui sanglé autour de ma cuisse. Je m’approche, le garde ne se réveille pas. Quand je porte mon attaque, il n’a pas le temps de réagir. Aucun râle ne s’échappe de sa gorge ; il n’a plus de gorge.

 Tout le mal que tu as fait, tout le mal qu’à cause de toi on commet en retour ! Mais c’est fini ; bientôt tout le poison que tu répandais mourra avec toi. Si seulement tu t’étais comporté correctement. Si encore tu avais eu la sagesse, après la première fois, de regretter ton geste, de te répugner toi-même, de te rouler par terre en vomissant, recouvert de cette boue grasse et puante pour hurler jusqu’au ciel des litanies d’excuses. Mais non, tu as recommencé. Avec elle, ma sœur, trop petite, trop fragile, confite dans sa honte et sa douleur.

 J’ai mis des années à te retrouver. Chasseur inlassable, n’acceptant pas l’idée que ta faute reste impunie. J’ai tout étudié, tout observé ; sur tout le continent je t’ai traqué. J’ai su comment tu t’étais protégé, comment tu pensais que personne ne te retrouverait jamais. Personne, peut-être, mais pas moi. Je suis le retrouveur, le têtu, l’opiniâtre. Je m’approche à pas de loups de ta tanière, je suis le loup. Rien ne m’arrête. La preuve.

Par une porte dérobée à la nuit, dont la serrure s’abandonne à ma lame, je pénètre dans la maison. Elle gît dans son silence. Il fait doux. Sans me donner la peine de monter jusqu’aux chambres où je sais que tu n’es pas, j’enchaîne deux couloirs qui font angle avant d’être conduit à la grande pièce aux baie vitrées, celle que tu ne quittes plus. Comme attendu, tu me tournes le dos, plaqué à la grande baie obscure. Tu ne m’as pas entendu arriver, tu me déçois un peu. Tu n’auras pas le loisir de me blesser avec la pointe, déchiquetée, de ta canette broyée.

 Soudain, tu me sens, ta volte-face est instantanée. Tu as alors un réflexe étrange, un geste de la main, un peu agacé, décalé, inutile ; tu sembles chasser quelque chose dans l’air, comme si tu voulais dissoudre un rêve. Tu t’es tellement attendu à ce moment, tu avais si bien imaginé la scène que tu te demandes un instant, alors que cette fois la réalité te rattrape, si je suis bien réel. Un moment de flou qui t’est fatal.

 Je suis sur toi. Je te transperce, une fois, plusieurs fois, je ne sais pas, je ne me rends plus compte. Je n’aime pas ce que je te fais. Jamais je ne me serais prêté à ce jeu si tu n’avais pas franchi l‘infranchissable. Ce que tu as fait à ma sœur. Tout ce temps. Et qu’elle m’a appris, des années plus tard.

 Lorsque c’est fait, je ressors. Je te laisse à toi-même, souvenir de ce que tu fus, ton corps médiocre, ta vie gâchée, écartelés sans grâce sur le carrelage souillé. Tu n’es plus rien. De ma lame, que mon bras laisse pendre vers le sol, les gouttes s’écoulent et tracent leur message dans un alphabet sombre qui raconte le poème de ta fin. Plus loin, accueilli par la nuit étouffante et lourde, je respire un grand coup, la tête levée vers d’invisibles étoiles. Je prends la plus large inspiration possible, trop large. Je tousse, j’ai avalé un nuage. Je repasse devant le garde qui rêve encore, qui rêvera toujours et je retourne à l’eau, laissant la mer me rincer peu à peu. Je laisse le sel me purifier. Plus loin, au milieu du chenal, je laisserai tomber le couteau au fond, là où la vase et les algues entrelacées, huit mètres plus bas, le dissimuleront.

 Je repars vers la côte, rebroussant mon chemin de mer. Sans me retourner, presque jusqu’au bout. À quelques longueurs du rivage, cependant, je sors la tête de l’eau et me retourne une dernière fois vers ton île, au moment où le plafond des nuages se craquelle sous les assauts du jour naissant. Je me tourne vers ta villa, là-bas, que je ne distingue déjà plus, perdue dans ses arbres, occultée par ces nappes de brume que l’océan, au matin, délivre.

 De ce côté-là, au loin, rien n’a bougé. Pas de faisceaux de lumières, pas de sirènes, tout est silencieux ; personne ne s’est rendu compte de rien. À commencer par toi. Cela s’animera plus tard : des pas et des cris autour de corps étendus, inertes. Je serai loin. Je prends encore un moment pour inscrire dans mes rétines le paysage calme de ton refuge, ton île, ces dernières images que j’emporterai et dont je me délesterai à ma guise. Enfin soulagé, prêt à revivre.

Je savais que je te retrouverai. J’aurais pu y consacrer toute ma vie, cela ne m’aura pris que huit ans. Huit ans pour effacer l’injure faite à ma sœur. Même si je sais que personne n’y a vraiment gagné, j’ai tenu ma promesse, j’ai abandonné ta carcasse détruite sur le carrelage froid de ton salon. Toi qui pensais que ton rang te rendait intouchable, te mettais au-dessus des lois. Je t’ai touché au cœur, je ne t’ai laissé aucune chance, comme toi-même tu ne lui en avais pas laissée.

 Ton corps à son tour sacrifié. Face contre terre, Papa.

 

EN ROUTE, MAUVAISE TROUPE

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ATTIGNAT VIENT D'OUVRIR SES PORTES

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samedi, octobre 13, 2018

UU PEU DE DETENTE APRES LA PREPARATION DE LA SALLE

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vendredi, octobre 12, 2018

IMPORTANT IMPORTANT IMPORTANT IMPORTANT

IMPORTANT :
AUX AUTEURES ET AUTEURS
qui viennent à ATTIGNAT ce dimanche :
Nous pouvons fournir de la nappe (au mètre), en papier qui se déchire assez facilement malheureusement.
DONC, Si vous avez des nappes perso que vous utilisez ailleurs dans d'autres salons, qui sont en quelque sorte votre "logo", vous pouvez les apporter...

On vous les rendra en fin de journée... ou pas...
Non, là, c'est la fatigue qui intervient dans le débat.

Idem, quand vous arrivez, ne tardez pas à récupérer votre ticket pour le déjeuner (si vous avez réservé, évidemment).

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 A dimanche donc.

jeudi, octobre 11, 2018

Concours de Nouvelles du Salon 2018

CONCOURS DE NOUVELLES
d'ATTIGNAT EN LIVRES :

Résultats des courses Dimanche 14 pendant le Salon, sur le coup des 11 heures 30.
Nous, on sait, évidemment...
Mais même sous la torture, on ne dénoncera pas les 5 lauréats (sur 134 textes reçus)
MÊME SOUS LA PLUS IGNOBLE DES TORTURES ..
.
Mais,
avec un chèque et beaucoup de zéros, ou une valise pleine de grosses coupures.....

EH BEN, MÊME PAS ! ! !

La nouvelle arrivée en tête se trouvera sur le site et ici même aux alentours de midi dimanche 14.
Et dans le prochain magazine Télé Zapping
Qu'on se le dise.